Nous étions mariés depuis quarante-sept ans lorsque, pour la première fois, j’ai sérieusement soupçonné mon mari de me dissimuler quelque chose.
Ce n’était pas une histoire d’argent.
Ni un simple secret de famille.
Tout avait commencé avec une banale tasse de thé.
Dix ans plus tôt, un dimanche sans histoire, je préparais le dîner dans la cuisine quand André entra et me demanda soudain :
— Jeanne, pourrais-tu préparer une tasse de thé à quatre heures ?
Je ne me retournai même pas.
— Bien sûr. Tu en veux une ?
Il resta silencieux quelques secondes, comme s’il cherchait ses mots.
— Non. Personne ne la boira.
Je finis par lever les yeux vers lui.
André ne plaisantait pas.
— Alors pourquoi la préparer ?
Il ouvrit le placard, en sortit l’une de nos vieilles tasses bleues, puis la posa avec soin sur la table.
— Verse le thé dans celle-ci. Ensuite, dépose-la près de la fenêtre du salon. Et ne la touche pas avant le coucher du soleil.
Je me mis à rire.
J’eus d’abord l’impression qu’il avait décidé de me jouer un drôle de tour.
Mais son visage resta parfaitement sérieux.
Ce dimanche-là, je fis exactement ce qu’il m’avait demandé.
Je préparai le thé.
Je posai la tasse près de la fenêtre.
Puis, le soir venu, je vidai simplement la boisson refroidie dans l’évier.
La semaine suivante, André me le rappela :
— Jeanne, n’oublie pas le thé aujourd’hui, s’il te plaît.
Le troisième dimanche, la scène se répéta à l’identique.
Le quatrième aussi.
Au fil des mois, ce rituel étrange commença à m’agacer.
— André, à qui destines-tu cette tasse chaque semaine ?
— Fais-le, je t’en prie.
— Mais j’aimerais comprendre pourquoi.
Il répondait toujours à peu près la même chose :
— Un jour, tu sauras.
Les années passèrent.
Et chaque dimanche, à quatre heures précises, je préparais le même thé.
Sans sucre.
Dans la même tasse bleue.
Puis je la déposais au même endroit, près de la fenêtre.
Au début, j’étais persuadée qu’il ne s’agissait que d’une manie supplémentaire de mon mari.
Pourtant, avec le temps, je remarquai d’autres détails.
Tous les dimanches, quelques minutes avant quatre heures, André venait se placer devant la fenêtre.
Il observait longuement la rue.
Parfois, il écartait doucement le rideau.
Puis il s’éloignait comme si rien ne s’était passé.
Un jour, je ne pus plus me retenir :
— André, qui attends-tu donc dehors ?
Il me regarda d’une façon si inhabituelle que je renonçai à poursuivre.
Mais à partir de cet instant, les pensées les plus désagréables commencèrent à me hanter.
Y avait-il une autre femme ?
Quelqu’un qu’il avait connu avant moi ?
Et si cette tasse était un signe secret destiné à une personne de son passé ?
Je me répétais que tout cela était absurde.
Nous n’étions plus jeunes depuis longtemps.
Nous avions partagé près d’un demi-siècle de vie.
Mais lorsqu’un doute s’installe dans l’esprit, il devient difficile de l’en chasser.
Un dimanche, je décidai d’observer la rue moi-même.
Comme toujours, je posai le thé près de la fenêtre, puis je m’installai discrètement à l’autre bout de la pièce.
À 16 h 12, une vieille voiture sombre s’arrêta de l’autre côté de la chaussée.
Elle resta immobile environ une minute.
Puis elle repartit.
André l’avait vue, lui aussi.
Je remarquai aussitôt la tension qui lui raidissait les mains.
— Qui était-ce ? demandai-je.
— Je n’en ai aucune idée.
Pourtant, au même moment, je compris qu’il me mentait.
Cette nuit-là, je dormis à peine.
Le dimanche suivant, la même voiture réapparut.
Cette fois, je distinguai une femme derrière la vitre.
Elle n’était plus toute jeune.
Son regard était dirigé vers notre maison.
Ou plutôt vers la tasse posée près de la fenêtre.
Mon cœur se mit à battre plus vite.
Je ne dis rien à André.
Une semaine plus tard, je décidai de faire une petite expérience.
Je ne préparai tout simplement pas de thé.
Quatre heures sonnèrent.
Puis 16 h 05.
Ensuite 16 h 10.
André entra dans le salon, aperçut le rebord de fenêtre vide et, pour la première fois en dix ans, éleva la voix :
— Jeanne, où est la tasse ?
— Aujourd’hui, je ne mettrai rien là.
Son visage changea immédiatement.
— Je t’en prie. Pas aujourd’hui.
— Je fais ce que tu me demandes depuis dix ans. Je crois que j’ai bien mérité le droit de savoir pourquoi.
Il resta longtemps silencieux.
Puis il finit par murmurer :
— Si tu ne poses pas le thé aujourd’hui, nous n’aurons peut-être plus jamais une autre occasion.
Je sentis un froid glacial me traverser.
Je retournai dans la cuisine et préparai la boisson.
Mes mains tremblaient visiblement.
Après avoir posé la tasse bleue près de la fenêtre, je restai là à attendre.
Ce qui se produisit ensuite est gravé dans ma mémoire pour toujours.
À 16 h 17, la vieille voiture sombre s’arrêta de nouveau de l’autre côté de la rue.
Mais cette fois, la femme ne resta pas à l’intérieur.
La portière s’ouvrit.
Elle descendit.
Elle devait avoir près de soixante-dix ans. Ses cheveux gris encadraient soigneusement son visage, et elle tenait entre ses mains une petite boîte.