Claire avait un projet tout simple, presque enfantin dans sa simplicité : passer quelques jours au bord de la mer avec son mari. Marc le lui avait promis. Cette fois, ils partiraient vraiment. Les billets étaient achetés depuis longtemps, l’hôtel réservé et les valises presque prêtes…
— Claire, pardonne-moi, murmura Marc sans lever les yeux de son téléphone. Au travail, c’est la catastrophe. Il faut annuler le voyage.
Une douleur brève lui traversa la poitrine. Ce n’était pas tant l’annonce qui la bouleversait que cette déception familière, celle qu’elle connaissait depuis des années. Dans leur vie de couple, les projets de Marc avaient presque toujours fini par passer avant les siens.
— Ce n’est pas grave, répondit-elle en avalant son amertume. Je me reposerai à la maison. Je lirai, je prendrai mon café sur le balcon.
Pour la première fois depuis des années, l’appartement allait être silencieux. Elle pourrait boire tranquillement son café, se plonger dans ses romans policiers préférés et regarder le soleil descendre derrière les immeubles. Claire avait même eu l’impression que la vie lui accordait enfin un petit cadeau.
Mais la vie semblait avoir un sens de l’humour assez particulier.
— Maman a appelé, annonça Marc avec satisfaction. Elle a renoncé à sa cure. Elle ne voit pas pourquoi elle dépenserait de l’argent puisque tu seras à la maison et libre. Elle viendra donc passer quelque temps avec nous.
Monique.
Une femme au caractère inflexible, persuadée que tout le monde devait s’organiser autour d’elle.
— Pendant un mois ? demanda Claire, incapable de retenir le tremblement de sa voix.
— Bien sûr ! C’est formidable, non ? s’exclama Marc avec un sourire ravi, comme s’il venait de gagner un prix.
Claire imagina aussitôt les semaines qui l’attendaient : des heures interminables derrière les fourneaux, des « apporte-moi ceci » et « va me chercher cela », les ordres lancés sur un ton sec et l’impossibilité de faire quoi que ce soit à sa manière dans son propre appartement.
— Oui, c’est merveilleux, répondit-elle en hochant calmement la tête.
Trois jours plus tard, Monique se présenta sur le seuil avec l’assurance de quelqu’un qui ne venait pas rendre visite, mais prendre possession d’un territoire conquis.
— Claire, pourquoi le sucre n’est-il pas dans ce pot ? demanda-t-elle dès les salutations terminées.
— Maman, entre, assieds-toi, s’empressa de dire Marc en l’aidant à retirer son manteau.
À cet instant, Claire comprit que ses vacances venaient de se transformer en un mois de service, partagé entre le rôle de cuisinière, de femme de ménage et de domestique.
— Tu prépareras un pot-au-feu aujourd’hui ? demanda Monique en s’installant dans le fauteuil comme sur un trône. Mais fais attention : je ne veux pas que ce soit trop salé. Et laisse bien cuire la viande.
Claire ne répondit pas. Elle se dirigea simplement vers la cuisine.
Les nouvelles règles
Monique prit très vite ses marques, avec l’efficacité d’un commandant expérimenté. Dès le soir du premier jour, une évidence s’imposa : les vacances de Claire étaient officiellement terminées avant même d’avoir commencé.
— Ma petite Claire, où sont les vraies casseroles ? demanda sa belle-mère en fouillant les placards. Celles-ci sont ridiculement petites. Et pourquoi tes épices ne sont-elles pas rangées dans l’ordre alphabétique ?
En silence, Claire déplaça les petits pots.
Dans sa propre cuisine, elle se sentit soudain comme une étrangère à qui l’on avait provisoirement permis de rester.
— Maman, ne te fatigue pas, dit Marc, toujours absorbé par les informations qu’il lisait sur son téléphone. Claire s’occupera de tout.
Évidemment.
Claire s’occuperait de tout.
Comme toujours.
Au bout d’une semaine, ses journées se ressemblaient toutes : lever à sept heures, préparation d’un petit déjeuner spécialement adapté à Monique — ni trop gras, ni trop salé, surtout pas épicé — puis ménage, déjeuner, goûter, dîner et vaisselle.
Chaque jour, sans exception.
— Tu as l’air épuisée, remarqua Marc un matin. Tu devrais peut-être prendre des vitamines.
Des vitamines ?
Ce dont Claire avait besoin portait un tout autre nom : une vie à elle.
Le balcon, dernier refuge
Le balcon était devenu le seul endroit où Claire avait encore l’impression de respirer librement.
Elle pouvait y rester sans parler.
Regarder le ciel.
Réfléchir.
— Claire ! cria Monique, déchirant le silence. Où es-tu ? Je veux du thé !
— J’arrive ! répondit Claire par réflexe.
Pourtant, elle ne bougea pas.
Une idée étrange venait de surgir dans son esprit :
Et si, pour une fois, elle n’y allait pas ?
Cette pensée lui parut si audacieuse, si étrangère à ses habitudes, qu’elle en eut le souffle coupé.
— Claire ! Tu m’entends ou non ?
— Je t’entends, répondit-elle doucement en fixant le balcon vide. Je t’entends très bien.
Puis, malgré tout, elle se leva et alla préparer le thé.
La goutte de trop