Le mois de septembre avait cette année-là des allures de fin d’été. Le soleil chauffait encore les après-midis, mais dès que la lumière baissait, l’air devenait frais et les premières feuilles dorées crissaient sous les pas.
Camille avait failli annuler deux fois. Elle avait même écrit dans la conversation de groupe : « Les filles, je ne pourrai peut-être pas venir, j’ai trop de choses à faire. » Puis elle avait effacé son message.
Après tout, trente ans, ce n’était pas rien.
Trente années s’étaient écoulées depuis la fin de leurs études à l’école normale. À l’époque, elles avaient dix-sept ou dix-huit ans. Elles se prêtaient leurs notes, couraient à la cafétéria acheter du thé et des brioches, échangeaient leurs collants avant les soirées dansantes et pensaient sincèrement qu’à quarante-cinq ans, la vie toucherait presque à sa fin.
À présent, la plupart approchaient de la cinquantaine.
Elles avaient choisi un petit restaurant non loin du centre. Rien de luxueux : une salle privée pour douze personnes, une longue table, des rideaux clairs, un vase rempli de fleurs séchées et une serveuse qui passait de temps à autre débarrasser les assiettes vides.
Camille arriva parmi les dernières.
— Camille ! s’écria Claire en se levant la première. Mon Dieu, tu n’as pas changé !
Camille éclata de rire.
— N’exagère pas. J’ai changé, comme tout le monde.
— Bon, d’accord, tu portes des lunettes maintenant, admit Claire en la prenant dans ses bras. Mais sinon, c’est toujours toi.
Camille retira sa veste claire et observa la salle avec une légère hésitation. Certaines visages lui revinrent immédiatement, tandis qu’elle ne reconnut les autres qu’en entendant leur voix.
Élise était assise près de la fenêtre.
Pendant leurs années d’études, Camille et elle n’avaient jamais été vraiment proches. Elles appartenaient simplement au même groupe. Elles échangeaient parfois quelques mots pendant les pauses, avaient été de service ensemble une fois et s’étaient retrouvées plusieurs fois en binôme pendant les travaux pratiques. Rien de plus.
— Bonjour, Camille, dit Élise avec chaleur.
— Bonjour.
— Viens t’asseoir avec nous. Il y a justement une place libre.
En face d’elle se trouvait Sophie. Camille la reconnut aussitôt. Sophie avait à peine changé — du moins pas dans sa manière de parler. Déjà à l’école, elle aimait tout savoir sur tout le monde et possédait ce talent particulier qui lui permettait de lancer des remarques blessantes avec l’air de plaisanter.
— Alors, Camille, fit-elle en la détaillant de la tête aux pieds, toujours aussi discrète ?
— Sans doute, répondit Camille avec un sourire.
— Vous vous souvenez, les filles, comme elle tremblait quand il fallait répondre au tableau en première année ?
Quelques rires étouffés s’élevèrent autour de la table.
Camille sourit elle aussi, même si elle se sentit soudain mal à l’aise.
— Oui, c’est vrai.
— À l’époque, je me demandais si la vie finirait par t’apprendre à te défendre un peu.
— Sophie, ça commence déjà, soupira Claire en faisant un geste de la main.
— Mais quoi ? Je n’ai rien dit de méchant.
Les salades arrivèrent, et la conversation glissa peu à peu vers les anciens professeurs, le foyer étudiant et les photographies d’autrefois. Pendant quelques minutes, Camille parvint à se détendre.
Elle écoutait Nathalie parler de sa petite-fille, Claire se plaindre de la hausse des prix et Élise rire en racontant une vieille histoire liée à leur examen de psychologie.
Puis Sophie se tourna de nouveau vers elle.
— Camille, tu travailles où maintenant ?
— Dans un magasin. Je suis responsable adjointe.
— Vraiment ?
— Oui.
— Tu n’as donc jamais exercé ton métier ?
— J’ai travaillé dans l’enseignement pendant un temps. Ensuite, les circonstances ont changé.
Sophie hocha lentement la tête.
— C’est dommage. Toutes ces années d’études…
Camille prit son verre d’eau.
— Chacune suit son propre chemin.
— C’est certain, approuva Sophie. J’ai toujours pensé qu’il fallait savoir se mettre en valeur. Toi, tu restais tellement en retrait que personne ne te remarquait.
Camille ne répondit pas. Comme plusieurs conversations se déroulaient en même temps, personne ne sembla vraiment relever la remarque.
Un peu plus tard, les femmes commencèrent à raconter où elles vivaient désormais.
— Moi, je suis dans un immeuble neuf, expliqua Sophie. Je n’aime pas beaucoup le quartier, mais nous pensons acheter un autre appartement. Ma mère dit qu’il vaut mieux le faire maintenant, tant que c’est possible.
— Et toi, Camille ? demanda Nathalie.
— Je vis dans une petite maison à la périphérie.
— Tu l’as achetée seule ? Sophie leva même les sourcils.
Camille ne comprit pas pourquoi ce mot avait été prononcé avec une telle intonation.
— Oui.
— Eh bien…
Sophie lui adressa un sourire.
— Bravo. Tu as donc fini par apprendre à te débrouiller.
Camille baissa les yeux.
— On peut dire ça.
Élise, qui découpait jusque-là distraitement une pomme de terre rôtie, releva la tête.
Mais Sophie poursuivait déjà :