— J’ai fait mettre la voiture à mon nom hier. Thomas me l’a demandé, déclara ma belle-mère en déposant son sac exactement au milieu de la pâte à sucre que j’étais en train d’étaler.
La grande plaque rose sur laquelle je travaillais depuis près d’une demi-heure se plissa aussitôt sous le fond lourd du sac. Je fixai la pâte devenue informe et comptai lentement jusqu’à trois afin que ma voix reste calme.
— De quelle voiture parlez-vous, Monique ?
— De la grise. La vôtre. Celle que Thomas a achetée l’année dernière.
Elle ouvrit son manteau, s’installa sur un tabouret et promena sur ma cuisine un regard évaluateur, comme si elle réfléchissait déjà à ce qu’elle pourrait encore déplacer ici selon ses propres goûts. Depuis le salon, on entendait la voix de Léa : ma fille lisait à haute voix son devoir.
— Donc, hier, pendant que je travaillais sur une commande, vous avez signé un contrat tous les deux sans même juger utile de m’en parler ?
— Et à qui devrions-nous rendre des comptes ? J’ai investi quatre cent mille euros dans cette voiture. J’ai vendu le garage de mon ancien appartement et j’ai donné tout l’argent à mon fils, jusqu’au dernier centime. Il est donc parfaitement normal que les papiers soient désormais à mon nom.
— Et les huit cents mille euros restants, ils venaient d’où ?
— De la famille.
— De la famille, répétai-je. Sur cette somme, trois cent cinquante mille euros viennent de mes gâteaux. Une année entière sans véritable jour de repos, des nuits passées dans cette cuisine, les brûlures du caramel sur les mains. Et personne n’a pensé à me demander mon avis ?
Ma belle-mère prit un morceau de biscuit resté dans une assiette, le goûta puis rajusta son foulard.
— Ne transforme pas une affaire simple en tragédie. Les clés sont toujours dans l’entrée, non ?
— Et si demain vous décidez de vendre la voiture ?
— Qu’est-ce que tu racontes encore ?
Elle répondit trop vite.
À cet instant, Thomas apparut dans le couloir. Il portait son pantalon de travail et tenait son téléphone à la main. Son visage disait clairement qu’il avait entendu toute la conversation et qu’il avait simplement attendu que sa mère parle à sa place.
— Thomas, c’est vrai ?
— Oui, répondit-il sans même s’asseoir. Maman a mis de l’argent, elle sera plus tranquille comme ça. Et l’assurance coûte moins cher à son nom : elle conduit depuis longtemps et n’a jamais eu d’accident.
— Donc, juridiquement, la voiture appartient maintenant à quelqu’un qui n’en a payé qu’un tiers ?
— Maman n’est pas une étrangère.
Il sortit de sa poche une feuille pliée en quatre et la posa sur la table, juste à côté de la pâte à sucre écrasée. C’était un contrat de vente sous seing privé. Deux signatures, une date — celle d’avant-hier — et, en bas de la page, un prix ridicule pour lequel notre berline d’un an était censée avoir changé de propriétaire. À ce tarif-là, on vendait à peine un vieux scooter.
— J’ai vérifié, ajouta Thomas. Pour vendre une voiture, on n’a pas besoin de passer chez le notaire. Tout est légal.
— Légal, répétai-je. Et humainement, comment appelle-t-on cela ?
Il reprit le contrat, le glissa dans sa poche et partit se changer sans répondre.
Le soir, je descendis dans la cour avec les clés.
La berline était garée près du trottoir. Elle venait d’être lavée, brillait sous la lumière des fenêtres et me paraissait soudain totalement étrangère. J’ouvris la boîte à gants, sortis les papiers et m’assis derrière le volant sans démarrer.
Le certificat d’immatriculation était neuf ; le papier sentait encore l’imprimante. À la ligne « propriétaire », le nom de ma belle-mère apparaissait désormais. À côté se trouvait une attestation d’assurance fraîchement imprimée. Deux conducteurs seulement étaient autorisés : Thomas et son frère cadet Julien.
Mon nom n’y figurait pas.
Pendant trois ans, j’avais transporté sur la banquette arrière des boîtes de gâteaux à travers toute la ville. Je glissais sous les cartons un tapis antidérapant, pestais contre les ralentisseurs près de l’école et prenais chaque virage presque au pas.
À présent, je n’étais plus qu’une passagère qu’on pouvait très bien décider de ne pas emmener.
La portière claqua. Thomas s’assit à côté de moi.
— Qu’est-ce que tu fais ici dans le noir ?
— J’essaie de comprendre ce que je représente encore pour cette voiture.
Il resta silencieux un long moment, puis passa la main sur le tableau de bord.
— Quand maman a vendu le garage, il y avait encore la caisse à outils de papa avec ses vieilles clés. Elle l’a sortie elle-même et ne m’a pas laissé l’aider. Ensuite, elle est restée devant le portail en la tenant contre elle. Elle m’a dit qu’après la mort de papa, c’était tout ce qui lui restait de lui.
La voix de Thomas était sourde. Pas vraiment en colère : plutôt épuisée. Son père était mort quatre ans plus tôt et, depuis, il parlait rarement de lui.
