Je travaillais depuis à peine huit mois comme secrétaire d’Henri Delorme lorsque mes collègues commencèrent à me répéter la même phrase, avec un mélange de pitié et d’amusement :
— Tu ne resteras pas longtemps ici.
Au début, je prenais ces avertissements pour de simples plaisanteries de bureau.
Henri Delorme avait soixante-quatorze ans. Il avait fondé une grande entreprise de construction et en demeurait le directeur général depuis de nombreuses années. Dans notre ville, presque tout le monde connaissait son nom.
Pourtant, au sein de l’entreprise, il n’était pas particulièrement apprécié.
Henri avait un tempérament difficile.
Il parlait peu.
Il supportait très mal qu’un employé ose remettre en question ses décisions.
Rien que l’année précédente, trois secrétaires personnelles avaient quitté leur poste après avoir travaillé pour lui.
J’avais vingt-neuf ans à l’époque.
J’avais désespérément besoin d’un emploi stable et correctement rémunéré. Les récits sur le caractère compliqué de mon nouveau patron ne suffirent donc pas à me faire renoncer.
Durant les premiers mois, monsieur Delorme m’accorda à peine un regard.
Mes tâches étaient parfaitement ordinaires.
Préparer son café du matin.
Organiser ses rendez-vous professionnels.
Trier ses courriels.
Rassembler les documents dont il avait besoin.
Parfois, il me donnait des consignes très brèves :
— Élodie, ne remettez ce dossier à personne.
Ou bien :
— Il n’est pas nécessaire d’inscrire cet appel dans le registre.
Au départ, ces demandes ne m’inquiétaient absolument pas.
Je les considérais comme une partie normale du travail d’une secrétaire personnelle employée auprès d’un dirigeant important, forcément amené à manipuler des informations confidentielles.
Pourtant, au bout d’environ cinq mois, son attitude commença lentement à changer.
Henri me demandait de plus en plus souvent de rester après la fin officielle de la journée.
Les autres salariés rentraient déjà chez eux.
Les lumières s’éteignaient peu à peu dans les couloirs.
Et moi, je demeurais seule dans l’immense bureau du directeur, face à un homme âgé qui aurait presque pu être mon grand-père.
Un soir, il posa brusquement les documents qu’il consultait et me fixa longuement.
— Élodie, êtes-vous mariée ?
La question me parut immédiatement déplacée.
— Non, monsieur Delorme.
— Votre famille vit dans cette région ?
— Non. Ma mère habite ailleurs.
Il hocha lentement la tête, comme s’il venait de confirmer une hypothèse.
— Donc personne ne vous attend vraiment chez vous.
Un profond malaise m’envahit.
Ce n’était pas seulement la question qui me dérangeait. C’était surtout la manière dont il l’avait formulée.
Une semaine plus tard, Henri commanda pour moi un dîner dans l’un des restaurants les plus chers de la ville.
Je refusai poliment.
Il ne prit même pas la peine de me regarder.
— Je ne vous ai pas demandé si vous en aviez envie.
Sur le chemin du retour, ce soir-là, je pris une décision ferme.
S’il franchissait encore une seule fois les limites de ma vie privée, je remettrais immédiatement ma démission.
Mais quelques jours plus tard, quelque chose de bien plus inquiétant se produisit.
C’était un vendredi.
La journée de travail était terminée depuis longtemps et tous les employés avaient déjà quitté les lieux.
Il devait être un peu plus de dix-neuf heures lorsque monsieur Delorme apparut dans l’embrasure de la porte de son bureau.
— Élodie, venez un instant.
Par réflexe, je pris mon carnet pour noter ses instructions.
— Vous n’en aurez pas besoin, dit-il en m’arrêtant.
Sa voix était étrangement basse.
J’entrai dans la pièce.
Henri attendit que je sois complètement à l’intérieur, puis il referma la porte derrière moi.
Ensuite, il tourna la clé dans la serrure.
Mon cœur se mit à battre avec violence.
— Monsieur Delorme, pourquoi verrouillez-vous la porte ?
Il ne répondit pas.
Il se dirigea tranquillement vers une grande armoire, ouvrit le tiroir du bas et en sortit une épaisse enveloppe noire.
Puis il se retourna vers moi.
— Écoutez-moi bien, Élodie. À partir de cet instant, vous ne devrez parler de ce qui va se passer à personne.
Cette fois, la peur s’installa véritablement en moi.
— Excusez-moi, mais qu’est-ce que cela signifie ?
Il s’approcha de son bureau.
— Asseyez-vous.
— Merci, mais je préfère rester debout.
Pendant plusieurs secondes, il observa mon visage sans prononcer un mot.
Puis il déclara :
— Vous êtes une jeune femme particulièrement intelligente. C’est précisément pour cette raison que je vous ai choisie.
À cet instant, je compris presque avec certitude que cette affaire n’avait rien à voir avec mes tâches habituelles.
— Choisie pour quoi ?
Henri posa une main sur l’enveloppe.
— Vous n’avez pas encore besoin de le savoir.
Je reculai instinctivement d’un pas.
— Si cette conversation ne concerne pas mon travail, je vais partir immédiatement.
Le ton de mon patron se durcit.
— Si vous franchissez cette porte maintenant, vous ne serez peut-être plus obligée de revenir demain.