À 62 ans, j’ai ouvert ma porte à une amie qui fuyait une dispute avec son mari… et un mois plus tard, elle choisissait déjà les rideaux de ma cuisine comme si mon appartement lui appartenait

Quand on dit cela à quelqu’un qui pleure, on n’imagine pas que ce « temps qu’il faudra » puisse un jour cesser d’être son malheur à elle pour devenir votre nouvelle obligation à vous.

Les premiers jours, tout s’est passé plutôt calmement.

Martine dormait sur le canapé du salon. Moi, dans ma petite chambre. Le matin, nous buvions le thé ensemble. Elle pleurait, puis se mettait en colère, puis disait qu’elle allait enfin vivre pour elle. Je la plaignais.

Elle aidait dans la maison : elle faisait la vaisselle, passait au marché, préparait parfois une soupe. J’ai même pensé que, peut-être, sa présence rendrait ma solitude moins lourde.

Le troisième jour, Bernard a commencé à appeler. Elle ne décrochait pas.

Le cinquième jour, la fille de Martine lui a envoyé un message :

« Maman, papa dit que ça suffit, ton cinéma. »

Martine me l’a montré, puis elle a fondu en larmes.

— Tu vois ? Je gêne tout le monde.

Je l’ai serrée contre moi.

— Tu ne gênes personne.

À ce moment-là, je le pensais vraiment.

Au bout d’une semaine, elle a semblé reprendre un peu pied. Elle remettait du rouge à lèvres, parlait plus fort, regardait des séries le soir. Un jour, avec précaution, je lui ai demandé :

— Martine, tu as réfléchi à ce que tu vas faire maintenant ?

Elle a balayé la question d’un geste.

— Jeanne, laisse-moi au moins souffler un peu. Je ne suis pas en état de prendre des décisions.

Je comprenais.

Après presque quarante ans de mariage, on ne décide pas de sa vie en une semaine. Surtout quand tout se mélange dans la tête : la colère, la peur, l’habitude et cette question que tant de femmes se posent en silence : où irais-je, à mon âge ?

Mais c’est à ce moment-là que les premières petites choses ont commencé.

Elle a d’abord déplacé les tasses.

Un matin, j’ai ouvert le placard et je n’ai pas trouvé ma tasse blanche préférée, celle avec une marguerite.

— Martine, tu n’aurais pas vu ma tasse ?

— Je l’ai changée de place. C’est plus pratique comme ça. Chez toi, les grandes et les petites tasses étaient toutes mélangées.

J’ai eu envie de lui répondre que, pour moi, c’était pratique ainsi. Mais je me suis tue. Après tout, ce n’étaient que des tasses. Une broutille.

Ensuite, elle a réorganisé les épices.

— Jeanne, ton laurier n’a rien à faire là-bas. Il faut le garder plus près de la plaque.

— Moi, ça m’allait très bien.

— Tu es juste habituée. Tu verras, comme ça c’est bien plus logique.

Une fois encore, je n’ai rien dit.

Puis elle a fait remarquer que mes torchons devraient être lavés séparément et qu’il serait quand même temps d’en acheter des neufs.

— Ceux-là ont vraiment triste mine.

J’ai regardé mes torchons. Oui, ils n’étaient pas neufs. Mais ils étaient propres. Sur l’un d’eux, il restait une petite tache de cerise qui n’était jamais partie. Ce torchon était chez moi depuis longtemps ; mon mari l’avait acheté dans un lot. Je n’avais aucune intention de le jeter.

— Martine, mes torchons sont très bien.

— Bien sûr, c’est toi qui vois.

Mais son ton disait clairement que, comme d’habitude, c’était elle qui voyait mieux.

La deuxième semaine, elle est rentrée avec des rideaux.

Elle ne m’avait rien demandé.

Elle est simplement arrivée avec un paquet.

— Jeanne, regarde ce que j’ai trouvé pour ta cuisine. Des voilages clairs, avec de petites feuilles. Les tiens sont tellement sombres.

Je suis restée déconcertée.

— Pourquoi tu as acheté ça ?

— Comment ça, pourquoi ? Pour rafraîchir un peu. Tu vis seule ici, à force tu ne vois plus rien. Tu verras, tu vas aimer.

— Martine, mes rideaux me plaisent.

— Oh, arrête. Ils vieillissent toute la cuisine.

C’est cette phrase qui m’a blessée, je ne sais pas pourquoi : « ils vieillissent toute la cuisine ». Comme si même une cuisine devait avoir l’air plus jeune.

Elle a sorti les nouveaux voilages et les a placés devant la fenêtre.

— Tu vas voir, tout paraîtra plus lumineux.

Je me tenais à côté d’elle, et j’avais l’impression que ma propre cuisine s’éloignait doucement de moi.

Pas parce que ces rideaux étaient laids. Ils étaient ordinaires. Peut-être même jolis.

Mais ce n’était pas moi qui les avais choisis.

Et personne ne m’avait demandé mon avis.

Le soir même, Martine a retiré mes anciens rideaux. Je n’ai même pas eu le temps de l’arrêter. Elle est montée avec agilité sur un tabouret, a décroché les crochets, a plié le tissu soigneusement.

— Martine, on verra ça plus tard.

— Mais pourquoi plus tard ? Il y en a pour cinq minutes.

Je regardais mes rideaux posés sur une chaise, et soudain j’ai pensé à mon mari. Lui non plus ne les aimait pas, il disait qu’ils assombrissaient la pièce, mais il ne les avait jamais retirés sans moi. Il râlait, c’est tout.

Les nouveaux voilages rendaient effectivement la cuisine plus claire.

Mais moi, je ne me sentais pas plus légère.

Quelques jours après, Martine a déplacé les bocaux.

J’ai une étagère pour mes conserves : confitures, cornichons, ratatouille en bocal, herbes séchées. Tout n’y est pas parfaitement aligné, mais je sais exactement où se trouve chaque chose.