Elle semblait attendre quelqu’un avec une impatience qu’elle tentait mal de dissimuler.
Enfin, la sonnette retentit.
En une seconde, son expression changea.
Une étrange lumière apparut dans ses yeux et un large sourire éclaira son visage.
Laurent se tenait sur le seuil.
Il portait une veste bleu nuit parfaitement coupée et tenait une bouteille de vin enveloppée dans un élégant papier doré.
Élodie se précipita presque vers lui.
— Tu es finalement venu !
Laurent sourit.
— Je n’aurais manqué cette soirée pour rien au monde.
Je surpris alors le regard qu’Élodie lui adressa.
Cela ne dura qu’un instant.
Un échange furtif, à peine visible.
Pourtant, quelque chose se resserra dans ma poitrine.
Je chassai aussitôt ce malaise.
Laurent était son supérieur.
L’homme qui l’avait conseillée, soutenue et aidée à progresser dans l’entreprise.
Ils travaillaient ensemble presque tous les jours.
Il n’y avait aucune raison d’imaginer autre chose.
— Viens, je vais te présenter à tout le monde, lança Élodie avec entrain en l’entraînant vers la salle à manger.
Je les suivis, deux verres fraîchement servis à la main.
Mes parents se levèrent pour saluer Laurent.
Nos voisins, Claire et Julien, lui firent un signe amical depuis l’autre côté de la table.
Élodie balaya l’assemblée d’un regard fier.
— Je vous présente Laurent, annonça-t-elle. C’est en grande partie grâce à lui que j’ai obtenu ma promotion.
Laurent eut un rire modeste et secoua la tête.
— N’exagérons rien. Élodie a fait tout le travail. Moi, je me suis contenté de signer quelques papiers.
Les invités rirent poliment.
Je lui tendis un verre de vin et m’obligeai à sourire.
— Je suis heureux que vous ayez pu venir.
— Merci pour l’invitation, répondit-il.
Il parcourut la pièce du regard et hocha la tête avec admiration.
— Vous avez une très belle maison. On voit immédiatement que vous avez beaucoup de goût.
— Le mérite revient surtout à Élodie.
Près de la fenêtre, Lucas était assis à sa petite table.
Il avait de la crème étalée sur une joue et tenait au bout de sa fourchette une nouvelle bouchée de gâteau.
Il allait la porter à sa bouche lorsque son regard rencontra Laurent.
Il s’immobilisa.
Sa fourchette resta suspendue dans les airs.
Puis il descendit lentement de sa chaise.
Sans prononcer un mot, il traversa le tapis et se dirigea vers nous.
Personne ne fit attention à lui.
Les conversations continuaient, les verres tintaient et la musique jouait toujours en arrière-plan.
Lucas s’arrêta juste à côté de moi.
Il leva sa petite main collante.
Son index se tendit droit vers Laurent.
Et, avec cette voix parfaitement innocente que seuls les enfants peuvent avoir, il prononça la phrase qui glaça la pièce entière.
— Papa… c’est le monsieur qui m’a apporté les chenilles.
Laurent resta figé, son verre à mi-chemin de ses lèvres.
À ses côtés, Élodie devint livide.
Un silence brutal s’abattit sur la salle.
Le genre de silence qui précède ces instants où une existence bascule sans retour possible.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Claire en se penchant légèrement.
— Que cet homme lui a apporté des chenilles, répéta mon père avec amusement. Ah, l’imagination des enfants…
Je m’agenouillai devant Lucas afin de me mettre à sa hauteur.
Soudain, la pièce me parut plus petite.
La musique semblait beaucoup trop forte.
Même les rires qui avaient précédé son intervention résonnaient désormais de façon artificielle.
— Mon grand, demandai-je avec le plus de calme possible, de quelles chenilles parles-tu ?
Lucas inclina la tête.
Il regarda Laurent, puis revint vers moi, visiblement surpris que je puisse poser une question aussi évidente.
— Comment ça, quelles chenilles ?
Ses sourcils se froncèrent.
— Celles qu’il m’a apportées.
Plus personne ne parlait.
Je tournai lentement la tête vers Laurent.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
Lucas sourit comme s’il était heureux de pouvoir enfin préciser.
— Les chenilles en bonbon. Elles étaient vertes et jaunes. Il disait qu’elles ressemblaient à de vraies chenilles pleines de poils.
Je fixai mon fils.
À quel moment Laurent avait-il pu lui offrir des confiseries ?
Élodie ne m’en avait jamais parlé.
Autour de nous, les invités commencèrent à échanger des regards intrigués.
Élodie laissa échapper un petit rire nerveux.
Trop rapide.
Trop sonore.
— Mon cœur, dit-elle, tu confonds sûrement avec la fête de l’entreprise. Monsieur Laurent avait apporté des sachets de bonbons pour tous les enfants.
Laurent acquiesça immédiatement.
— C’est exact. Nous avions distribué des friandises ce jour-là.
Lucas secoua la tête.
— Non.
Sa voix était tranquille, mais il n’y avait aucune hésitation.
— C’était ici.
Il leva le bras et montra le couloir.
— Il me les a données dans la maison.
— Ici ? répétai-je lentement.
— Oui.
— Quand ?
— Quand il faisait déjà nuit.
Cette réponse toute simple traversa mon corps comme une lame de glace.
Élodie rit de nouveau.
Cela ressemblait davantage à une toux étranglée qu’à un véritable rire.
