— Ne fais pas l’idiot. L’appartement, la voiture, les opérations effectuées depuis les comptes de la fondation… Tu m’avais juré que tout était parfaitement sécurisé.
— Tout a été réglé.
— Vraiment ? répliqua-t-elle plus sèchement. Mon nom apparaît sur certains documents, Laurent.
— Et à qui la faute ?
— À moi ? s’indigna-t-elle. C’est toi qui dépensais l’argent comme si Paris tout entier t’appartenait.
— J’en possède presque la moitié.
— Plus pour longtemps, si ta femme démontre que tu as utilisé l’argent d’une fondation caritative pour financer ta vie privée.
Laurent ferma les yeux.
Pour la première fois depuis que Claire avait déposé les relevés bancaires devant lui, il sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Élodie poursuivit d’une voix plus basse :
— Arrange ça.
— Je vais le faire.
— Comment ?
— Je vais la ramener.
Élodie eut un rire amer.
— Tu crois vraiment qu’elle reviendra un jour ?
— Elle est encore ma femme.
— Elle était ta femme, corrigea Élodie froidement. La femme que j’ai vue lors du gala de la fondation était brisée. Mais celle qui t’a remis ces documents hier soir… Celle-là était dangereuse.
Laurent raccrocha.
Pendant les six heures suivantes, il fit ce que font les hommes puissants lorsqu’ils découvrent enfin la véritable peur.
Il téléphona.
À ses avocats.
Aux membres des conseils d’administration.
À des banquiers.
À des détectives privés.
À des amis qui lui devaient des services.
À ces hommes qui partageaient avec lui des salons privés, fumaient des cigares hors de prix, buvaient du whisky vieilli vingt ans et lui juraient une fidélité éternelle.
À la tombée de la nuit, la plupart ne répondaient déjà plus.
À dix-neuf heures douze, son téléphone sonna.
C’était son avocat.
— Laurent, commença-t-il prudemment, nous avons un sérieux problème.
Laurent se tenait devant l’immense baie vitrée de son appartement et regardait la ville qu’il avait toujours considérée comme son royaume.
— Quel problème ?
— Les avocats de Madame Delmas ont déposé cet après-midi plusieurs demandes en urgence. Des comptes liés à son héritage ont été temporairement gelés. Le conseil d’administration de la fondation a également reçu un signalement officiel concernant un possible détournement de fonds caritatifs.
Laurent resta immobile.
— Ils ne peuvent pas faire ça sans preuves.
— Ils en ont.
Sa gorge se serra.
— Quelles preuves ?
— Des relevés, des factures, des virements. Et une déclaration officielle de Julien Mercier.
Le sang quitta le visage de Laurent.
Julien Mercier avait autrefois été le comptable discret de la fondation.
Trop discret.
Trop rigoureux.
Trop attentif.
Huit mois plus tôt, Laurent l’avait licencié parce qu’il avait commencé à poser des questions dérangeantes sur les factures d’un cabinet de conseil qui, en réalité, n’avait jamais existé.
Laurent avait été certain que la peur contraindrait Julien au silence.
Il s’était lourdement trompé.
— Où est Claire ? demanda-t-il entre ses dents.
— Je l’ignore.
— Tu es mon avocat.
— J’essaie de t’éviter la prison, Laurent, répondit calmement l’homme. Retrouver ton épouse n’est pas ma priorité.
— C’est elle qui a provoqué tout ça.
— Non. Ce qui arrive aujourd’hui ne vient pas de Claire. Cela vient de ce que tu as fait.
Laurent fut pris d’une telle rage qu’il faillit lancer son téléphone à travers la pièce.
Il raccrocha plutôt et se servit un autre verre de whisky.
Pendant ce temps, sur le tarmac de l’aéroport du Bourget, Claire se tenait près d’un jet privé tandis qu’un vent glacial faisait battre les pans de son manteau.
Elle n’était pas encore montée à bord.
Sous les lumières de la piste, l’appareil blanc et argent brillait doucement. Ses moteurs étaient encore silencieux et le ciel prenait peu à peu des teintes violettes. Sa valise avait déjà été placée dans la soute, tandis qu’une hôtesse attendait patiemment à quelques pas.
Antoine Beaumont se tenait un peu plus loin afin de lui laisser tout l’espace dont elle avait besoin.
Il portait un manteau sombre et des gants de cuir. Son visage demeurait calme et attentif. Il ne lui avait demandé qu’une seule fois si elle était certaine de sa décision.
Claire avait répondu sans hésitation.
Oui.
Pourtant, elle n’arrivait toujours pas à avancer.
Partir ne signifiait pas seulement monter dans un avion.
Cela signifiait reconnaître que ses rêves étaient définitivement morts.
Le foyer qu’elle avait aménagé pièce après pièce avec tant d’amour.
Le mariage qu’elle avait défendu devant les autres alors même qu’elle commençait à ne plus y croire.
L’homme dont elle avait espéré qu’il deviendrait un bon père, pourvu qu’elle lui donne encore un peu de temps, un peu plus de patience, une nouvelle chance et un pardon supplémentaire.
À présent, elle comprenait.
Tout cela n’avait été qu’une illusion.
Son téléphone vibra dans la poche de son manteau.
Laurent.
Elle regarda son nom s’afficher.
Puis un autre appel apparut.
Élodie.
Quelques instants plus tard, ce fut encore Laurent.
Claire ne répondit à aucun d’eux.
Antoine s’approcha lentement.
