— La sagesse féminine, Mat, consiste à savoir distinguer une famille d’un système parasitaire. Dans la nature, par exemple, il existe le champignon cordyceps. Lui aussi doit penser qu’il entretient une relation très intime avec la fourmi. Jusqu’au moment où il la dévore de l’intérieur.
Mathieu rougit. Il voulut manifestement prononcer quelque chose de grandiose. Il commença par : « Une femme est un vase… », puis s’étouffa aussitôt avec sa propre salive et se mit à tousser.
— Le vase semble plein, observai-je.
Les jours suivants se transformèrent en spectacle absurde à épisodes. Madame Martin débarquait tous les soirs, déplaçait mes vases et critiquait la couleur de mes coussins. Mathieu, lui, se promenait dans l’appartement comme un paon et racontait au téléphone à ses amis quelle réception magnifique il était en train d’organiser. « Oui, mon vieux, ça va être du haut niveau. Mes femmes s’activent. »
« Mes femmes. » J’en eus un frisson de dégoût.
Le sommet fut atteint avec l’arrivée de la « décoratrice », une amie de Madame Martin qui annonça avec une assurance parfaite qu’il fallait absolument recouvrir mes miroirs de papier aluminium pour créer une atmosphère solennelle.
— Ça renvoie les énergies négatives, expliqua l’amie, une femme coiffée d’un béret ressemblant à une courge décorative écrasée.
— La seule énergie négative qu’il faudrait renvoyer ici possède les clés de mon appartement, murmurai-je.
— Qu’est-ce que tu as dit ? demanda ma belle-mère en plissant les yeux.
— Je disais que l’aluminium est une idée géniale. On sent tout de suite la grandeur du projet. On fera aussi des petits chapeaux avec ? Pour ne pas interrompre la connexion avec le cosmos ?
L’amie fut offensée, Madame Martin me déclara mal élevée, et le soir même Mathieu me joua une scène.
— Tu humilies ma mère ! cria-t-il en brassant l’air avec les bras. Si tu ne t’excuses pas immédiatement et si tu ne commences pas à t’occuper de la terrine, je… je vais poser le problème franchement !
— Pose-le, répondis-je en hochant la tête. Mais doucement, sinon le problème risque de ne pas supporter son propre poids.
Et c’est précisément à cet instant qu’il commit sa plus grosse erreur.
— Tu sais quoi ? dit Mathieu en rétrécissant le regard. Maman a raison. Oui, l’appartement est à ton nom, mais nous sommes mariés. Moralement, toute la famille a des droits dessus. Alors soit tu acceptes nos règles, soit… tu prouves que tu n’es pas ma femme, mais juste une colocataire.
C’était un ultimatum. Il était convaincu que j’allais prendre peur et courir acheter de la langue de bœuf pour la gelée.
Je souris. Très largement. Presque tendrement.
— Très bien, Mathieu. Tu as raison. J’ai été égoïste. Je vais tout organiser. Tout sera validé avec maman.
Pendant les trois jours qui suivirent, je jouai le rôle de la bru idéale. Je hochais la tête, je souriais, je m’extasiais devant les idées de ma belle-mère.
— Et le gâteau ? s’inquiéta Madame Martin.
— Il y aura le meilleur gâteau de la ville, la rassurai-je. Une création sur mesure.
— Et les invités ? J’ai même invité Gérard Morel avec son accordéon !
— L’accordéon, c’est parfait. Notre immeuble en béton est fait pour l’acoustique vivante.
Le matin de la fête, je me réveillai avant tout le monde. Mathieu dormait encore, probablement bercé par des rêves de sa propre importance. Je préparai ma valise sans bruit. Je pris mon ordinateur, mes papiers et mon ficus préféré.
Sur la table de la cuisine, je laissai une enveloppe. À l’intérieur se trouvaient le plan détaillé de l’événement et les clés.
Je sortis de l’immeuble, montai dans un taxi et partis vers un hôtel-spa à la campagne, où j’avais réservé une suite pour trois jours. Avant d’éteindre mon téléphone, j’envoyai un seul message dans la conversation commune de Mathieu et de sa mère.
À 14 heures, au moment où les premiers invités devaient commencer à arriver, j’étais assise dans un jacuzzi.
Et j’imaginais très clairement ce qui se passait chez moi.
D’abord, Mathieu se réveillait. Il allait chercher son petit déjeuner. Il n’y avait pas de petit déjeuner.
Ensuite, il trouvait l’enveloppe. Il l’ouvrait. Il lisait :
« Cher époux et chère Madame Martin,
Puisque vous teniez tant à ce que tout soit décidé avec maman, je lui transmets officiellement la direction complète de l’événement.
Les courses n’ont pas été faites. Maman a bien dit que le fait maison était toujours meilleur, et qu’elle avait des mains en or. J’ai choisi de ne pas entraver l’expression de son talent.
La table n’est pas dressée. Maman affirmait que l’art de recevoir reflète l’âme de la maîtresse de maison. Je ne souhaite pas imposer à votre fête mon esthétique “sans cœur”.
Les invités sont attendus à 15 heures. Gérard Morel, l’accordéoniste, a demandé qu’on vous précise qu’il ne reconnaît que le cognac.
P.-S. Je suis partie chercher ma sagesse féminine. On dit qu’elle vit dans les endroits où il n’est pas nécessaire d’expliquer à un homme qu’une épouse n’est pas un robot-cuiseur avec fonction carte bancaire.
