À six heures quarante du matin, Claire cassait le dixième œuf dans un saladier lorsqu’elle s’immobilisa, la coquille vide encore entre les doigts.
Le dixième. Elle en avait acheté deux douzaines à Mme Bernier, sa voisine d’en face, et cela aurait dû suffire jusqu’à mercredi. Désormais, il n’en resterait même pas pour le déjeuner.
Dehors, les rires montaient dans l’air. Quelqu’un éclaboussa de l’eau, une voix poussa un cri, puis le portail claqua. Sur la cuisinière grésillaient les quatre dernières saucisses, celles que Julien avait rapportées de la ville le jeudi en répétant : « Pour le week-end, et tu ne les donnes à personne. »
Claire observa la poêle et se mit à rire doucement.
* * *
La veille, vers vingt-deux heures trente, elle s’apprêtait déjà à se coucher quand un moteur rugit devant la maison.
Julien sortit sur le perron, en short et pieds nus, puis resta figé. Le break de sa sœur avançait dans la cour en cahotant sur les ornières. Le portail fut ouvert en grand, comme si toute la famille avait été attendue.
— Surprise ! cria Sophie depuis le siège du conducteur.
La surprise était effectivement réussie. Du coffre sortirent un matelas gonflable rayé, deux sacs de plage, des maillots de bain, des baskets, une couverture, un sac rempli de crèmes solaires et six paires de tongs.
Et rien d’autre.
Pas de pain. Pas de viande. Pas même une pastèque ou un paquet de biscuits pour le thé.
— Claire, ne t’inquiète pas, nous ne sommes pas difficiles, déclara Sophie en l’embrassant, avec un parfum sucré et coûteux. L’essentiel, c’est d’être tous ensemble.
Marc, son mari, porta le matelas sous le poirier. Les garçons — Thomas avait dix-sept ans, Lucas quinze, et tous deux dépassaient déjà Claire d’une tête — se dirigèrent aussitôt vers le réfrigérateur.
Ce soir-là, Claire descendit de la cave un pot de confiture de cerises et le bocal de cornichons qu’elle gardait pour l’anniversaire de Julien.
* * *
Le samedi, après quatorze heures, Sophie apparut sur la véranda. Elle avait l’air reposé, portait une robe légère et ses lèvres étaient soigneusement maquillées.
— Claire, qu’est-ce qu’on mange ce midi ? Les garçons se sont dépensés, ils meurent de faim.
Claire s’essuya les mains avec une feuille d’essuie-tout, la jeta dans la poubelle sous l’évier et se tourna vers elle.
— Le déjeuner est au magasin.
— Pardon ?
— Le magasin est à deux kilomètres, de l’autre côté du bois. Vous ferez une promenade, et vous aurez encore plus d’appétit en revenant.
Sophie cligna plusieurs fois des yeux, comme si elle venait d’entendre une absurdité.
— Je ne comprends pas la plaisanterie.
— Ce n’est pas une plaisanterie, Sophie. Dans le magasin, il y a des aliments sur les rayons. Tu prends un panier, tu mets des pâtes, de la viande et des pommes de terre dedans, puis tu vas à la caisse et tu paies.
Le sourire de sa belle-sœur s’effaça lentement.
— Mais nous sommes venus vous voir. Je pensais que tu aurais déjà préparé une soupe, ou fait mariner de la viande. On venait passer quelques jours à la campagne : la nature, le barbecue…
— Justement, répondit Claire en croisant les bras. Vous êtes venues vous reposer. Et moi, je suis censée organiser votre séjour ?
— Enfin, faire une marmite de soupe, ce n’est pas la mer à boire !
— Pour six personnes ?
— Nous sommes quatre, vous êtes deux.
— C’est bien le problème. Quatre adultes ou presque sont arrivés sans prévenir et les mains vides. Et maintenant, ils me demandent ce que j’ai préparé pour eux.
— Les garçons ne sont pas adultes.
Thomas apparut précisément à ce moment-là derrière la maison. Il tenait une bouteille d’eau fraîche que Claire avait mise le matin au réfrigérateur pour elle.
— Maman, on mange quand ?
Claire regarda sa belle-sœur sans rien dire.
— Tu vois bien que les enfants ont faim, balbutia Sophie.
— Je vois.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
— Je viens de te le dire.
Thomas changea le poids de son corps d’un pied sur l’autre.
— Qu’est-ce qu’il faut acheter ?
Pour la première fois de la journée, Claire sourit.
— Très bonne question.
— Vous n’irez nulle part, répondit sèchement Sophie en se tournant vers son fils. Nous sommes des invités.
— Maman, deux kilomètres, c’est vingt minutes à pied.
— J’ai dit non.
Claire ouvrit le réfrigérateur. Le moteur se mit à ronronner plus fort. Depuis trois ans, elle et Julien parlaient d’en acheter un nouveau, mais l’argent partait toujours dans le toit ou dans le chauffe-eau.
Il ne restait qu’un demi-pot de crème fraîche, trois concombres, du beurre, un peu de lait et une boîte de sarrasin préparé la veille.
— Voilà ce qu’il nous reste, Sophie.
— Et alors ?
— Alors, il n’y aura plus rien ce soir si je commence à nourrir toute votre famille.
— On achètera plus tard !
— Qui ça ?
— Julien ira.
Claire eut un bref rire sans joie.
— Évidemment.
— Quoi ? C’est mon frère.
— Et ?
— Nous sommes de la même famille.
Claire referma la porte du réfrigérateur.
— La famille, c’est quand on téléphone pour dire : « Nous venons passer une semaine, qu’est-ce qu’on apporte ? »