Elle avait préparé le dixième œuf quand sa belle-sœur annonça qu’elle resterait huit jours — alors Claire décida que, cette fois, personne ne passerait ses vacances à ses dépens

— Qui a parlé d’une semaine ?

Le silence tomba.

— Vous restez combien de temps ?

Sophie détourna les yeux et rajusta la bretelle de sa robe.

— Eh bien… jusqu’à dimanche prochain.

— Nous sommes samedi.

— Oui.

— Donc huit jours.

— Marc est en congé, les garçons sont en vacances. Nous avions pensé partir au bord de la mer, mais quand nous avons vu le prix des locations, nous nous sommes dit qu’ici, ce serait moins cher.

Claire la fixa quelques secondes. La situation devenait soudain beaucoup plus claire.

— Julien est au courant ?

— Bien sûr.

— Il sait que vous restez huit jours ?

— Je lui ai dit que nous voulions profiter de la maison.

— Tu lui as précisé combien de temps ?

— Claire, quelle importance ?

— Une très grande.

* * *

Julien revenait de la remise avec ses cannes à pêche.

— Une très grande importance pour quoi ?

— Ta sœur dit qu’ils restent jusqu’à dimanche prochain.

Il s’arrêta au milieu de la cour.

— Jusqu’à dimanche prochain ?

— Julien, ne prends pas cet air-là. Je t’ai écrit que nous voulions venir nous reposer.

— Tu as écrit : « On passera peut-être pour le week-end. »

— Les projets ont un peu changé.

— Et tu as décidé de ne rien nous dire.

— Qu’est-ce que tu voulais que je dise ? La maison est grande.

Claire hocha lentement la tête.

— Voilà. C’est la phrase essentielle.

— Quelle phrase ?

— « La maison est grande. » Maintenant, je comprends au moins l’ampleur de ce qui nous arrive.

Julien se gratta la nuque.

— Sophie, une semaine, ça se prévoit avec les gens qui habitent ici.

— Toi aussi, tu te ranges de son côté ?

— De quel côté ?

— Tu fais tout ce que ta femme te demande.

— Ce n’est pas ça, intervint Claire. Ne prétends pas que le problème est que Julien aurait peur de me contredire. Le problème, c’est que quatre personnes ont décidé de passer leurs vacances à nos frais.

— Personne n’a parlé de « vos frais » !

— Très bien. Combien d’argent avez-vous pris pour les courses ?

Sophie ne répondit pas.

— Combien ?

— Nous avons de l’argent.

— Parfait. Alors, le magasin est à deux kilomètres.

— Pourquoi est-ce que tu t’acharnes sur ce magasin ?

— Parce que je ne vais pas nourrir quatre personnes en bonne santé pendant une semaine avec ce qu’il y a dans mon réfrigérateur.

Marc, qui était allongé dans le hamac et simulait très bien le sommeil, se redressa enfin.

— Claire, ne t’énerve pas. On va y aller.

— Très bien.

— On prendra seulement la voiture de Julien.

Julien leva les sourcils.

— Et la vôtre ?

— Il ne reste presque plus d’essence.

— Vous pouvez en mettre.

— C’est cher, en ce moment.

— Notre essence coûte moins cher ?

— Je te rembourserai plus tard.

Julien cherchait déjà ses clés. Claire ne dit rien. Elle se contenta de le regarder. Sa main s’immobilisa dans la poche de son short.

— Non, déclara Julien. Vous prenez votre voiture. Il y a une station à la sortie du village.

Sophie tourna lentement les yeux vers son frère.

— Tu es sérieux ?

— Parfaitement.

— Tu refuses deux cents euros d’essence à ta sœur ?

— Ce n’est pas une question de somme. Je ne comprends simplement pas pourquoi vous vous reposez et que ce soit à nous de tout payer.

Sophie pâlit.

— Vous êtes complètement fous, tous les deux, aujourd’hui.

— Non, répondit calmement Claire. Nous avons seulement cessé de nous taire.

* * *

Vingt minutes plus tard, toute la famille partit enfin dans sa propre voiture. Sophie claqua ostensiblement la portière.

— Qu’est-ce qu’il faut acheter ?

Claire lui tendit une feuille arrachée à un cahier.

— Une liste approximative pour votre famille.

Sophie parcourut les lignes : viande, féculents, beurre, lait, pain, œufs, légumes et fruits.

— Mais il y en a pour plusieurs centaines d’euros !

— Vous êtes quatre et vous restez huit jours.

— Nous ne mangerons jamais tout ça.

Depuis la voiture, Thomas cria :

— Maman, on prend des chips ?

Claire regarda silencieusement Sophie. Celle-ci froissa la liste dans son poing.

— Très bien !

* * *

Lorsque la voiture disparut derrière les arbres, Julien s’assit sur la marche de la véranda, celle qu’il avait refaite lui-même l’été précédent parce que l’ancienne s’était affaissée.

— Tu m’en veux beaucoup ?

— À qui ?

— À moi.

— Un peu.

Claire s’assit à côté de lui. Les planches étaient chaudes sous leurs jambes.

— Tu ne savais vraiment pas qu’ils resteraient une semaine ?

— Non.

— Et si tu l’avais su ?

Il réfléchit.

— Je te l’aurais probablement dit.

— « Probablement » ?

— D’accord. J’aurais dû te le dire.

— Julien, ce n’est même pas seulement une question d’invités. J’aime ta sœur.

— Je sais.

— Mais elle arrive ici comme si cette maison était un hôtel avec pension complète. L’année dernière, ils sont restés trois jours. Ils avaient apporté un sachet de cerises.

— Qu’ils ont mangées eux-mêmes.

— C’est moi qui ai cuisiné. Moi qui ai fait la vaisselle. Moi qui ai lavé les draps. Et les deux fois où nous sommes allés acheter des provisions, c’est toi qui as payé.

Julien baissa la tête.

— Et quand je t’ai dit que je n’en pouvais plus ?

— Je t’ai demandé de patienter. Parce que c’est ma sœur.