Marc secoua la tête.
Puis son regard changea brusquement.
— Attends…
— Quoi ?
— Je crois que j’en connais un.
Claire devint livide.
— Lequel ?
Marc avala difficilement sa salive.
— Le grand… On dirait Damien.
Ce prénom tomba dans la cuisine comme un coup.
Damien Caron avait autrefois été gendarme dans la brigade du secteur. C’était lui qui, trois ans plus tôt, avait officiellement suivi l’enquête sur la disparition d’Élise. À l’époque, tout le village le croyait droit, sérieux, incorruptible. Puis il avait quitté son poste sans explication et avait disparu à son tour.
La voix dehors se fit entendre de nouveau :
— Vous avez une minute. Après, on entre.
Claire berçait le bébé contre elle avec des gestes nerveux. Soudain, l’enfant se calma et tourna son visage vers la porte. Ses petits doigts se refermèrent plus fort sur la manche du gilet de Claire.
— Marc… j’ai peur…
Son mari alla jusqu’à l’armoire et en sortit le vieux fusil de chasse de son père.
— S’ils forcent l’entrée, on se défendra.
— Tu es fou ?!
— Et tu veux quoi ? Leur donner le bébé ?
Quelque chose heurta violemment le mur extérieur, tout près de la fenêtre. Claire sursauta avec un cri.
Le petit se mit à pleurer.
Puis le bruit d’un moteur monta dans la cour.
Des phares balayèrent les murs de la maison.
Les hommes près de la fenêtre se retournèrent d’un seul mouvement.
Une vieille Renault 4L grise venait de s’arrêter devant le portail.
La portière s’ouvrit, et une femme descendit. Elle portait un long manteau sombre. Un foulard trempé par la pluie lui collait aux cheveux.
Claire resta pétrifiée.
Son cœur se mit à battre si fort qu’elle crut l’entendre.
La femme leva la tête.
Marc laissa tomber le fusil.
— Mon Dieu… souffla-t-il.
C’était Élise.
Vivante.
Mais son visage faisait peur.
Ses traits étaient creusés, ses joues caves, son regard presque éteint. On aurait dit que les trois années écoulées lui en avaient volé dix. Sous son œil gauche, une ancienne cicatrice assombrissait la peau.
Les hommes reculèrent aussitôt dans la cour.
Élise s’approcha lentement de la fenêtre.
— Claire… dit-elle d’une voix cassée. Ne leur donne pas mon fils…
Les jambes de Claire flanchèrent.
— Élise ?… C’est vraiment toi ?…
Mais sa sœur se retourna soudain, saisie de panique.
Depuis la route qui longeait le cimetière, deux autres voitures venaient d’apparaître dans la nuit.
Alors Élise hurla avec un désespoir qui glaça le sang de Claire :
— Ils m’ont retrouvée ! Partez, tout de suite !
Chapitre 3. Le secret enterré pendant trois ans
Marc ouvrit la porte avant même que Claire puisse parler. Un vent nocturne, froid et humide, s’engouffra dans la maison avec l’odeur de terre mouillée et de pierres funéraires lavées par la pluie.
Élise entra presque en tombant. Elle tremblait de tout son corps et regardait sans cesse derrière elle, comme si elle s’attendait à voir quelqu’un franchir le seuil à sa suite.
— Ferme ! Vite ! murmura-t-elle en suffoquant.
Marc tourna la clé d’un geste sec.
Au-dehors, des voix d’hommes s’élevaient déjà, mêlées aux claquements de portières.
Claire ne parvenait pas à quitter sa sœur des yeux. Devant elle ne se tenait plus la jeune femme lumineuse qu’elle avait connue, mais une survivante épuisée, brisée, vidée de ses forces.
Pourtant le plus terrible n’était pas son visage.
C’étaient ses yeux.
Une terreur véritable y vivait encore.
Le bébé cessa soudain de pleurer. Quand Élise l’aperçut dans les bras de Claire, son visage se décomposa. Elle s’approcha avec une prudence infinie et effleura la joue minuscule du bout des doigts.
— Mon petit garçon… murmura-t-elle, les larmes aux yeux. Seigneur… il est vivant…
Claire n’y tint plus.
— Élise, explique-moi enfin ce qui se passe ! Où étais-tu pendant toutes ces années ?
Sa sœur leva lentement les yeux vers elle.
Et, pour la première fois depuis qu’elle était entrée, la cuisine devint si silencieuse qu’on entendit la branche du pommier gratter contre le mur extérieur.
— Ils me retenaient, dit-elle tout bas.
Claire pâlit.
— Qui ?
Élise jeta un regard nerveux vers les fenêtres.
— Des gens qui travaillaient avec Damien.
Marc serra les poings.
— Mais pourquoi ?
Élise eut un rire amer, sans joie.
— Parce que j’avais découvert ce qu’il ne fallait pas savoir.
Un éclair de phares passa derrière les vitres. Quelqu’un marchait encore dans la cour.
La jeune femme reprit, d’une voix plus basse :
— Vous vous souvenez de l’ancienne maternité, de l’autre côté de la rivière ? Celle qu’on a fermée, officiellement parce que le bâtiment menaçait de s’écrouler… Pendant tout ce temps, il s’y passait des choses monstrueuses.
Claire fronça les sourcils.
— Quelles choses ?
Élise inspira péniblement.
— Ils vendaient des bébés.
L’air sembla disparaître de la pièce.
Marc s’assit lentement sur un tabouret.
— Quoi ?…
— Des nouveau-nés étaient confiés à des familles riches avec de faux papiers. Certaines mères ne savaient même pas que leurs enfants vivaient encore. On leur disait que les bébés étaient morts à la naissance.