— On parlait seulement, dit-elle. Philippe m’aidait sur un dossier.
— Sur un dossier ? Isabelle eut un rire sec, presque fou. À deux heures du matin ? Dans mon peignoir ?
— Isabelle, calme-toi, intervint Philippe en se levant. Ce n’est pas ce que tu imagines. Élodie m’a demandé un coup de main pour le travail, je suis passé chez elle, puis elle m’a proposé de prendre un thé…
— Un thé ? Isabelle montra les verres d’un geste brutal. Tu appelles ça du thé ?
— On a bu un peu, d’accord, mais…
— Elle porte mon peignoir ! Dans mon appartement ! À ma table ! Pendant que moi, je soignais ma mère malade !
Philippe fit un pas vers elle.
— Isa, ne crie pas. Les voisins vont entendre.
— Les voisins ? Elle recula comme s’il l’avait giflée. C’est ça qui t’inquiète ? Les voisins ? Et moi, tu y as pensé quand tu as fait entrer cette… cette femme ici ?
— Il ne s’est rien passé ! assura Philippe en lui attrapant les épaules. Je te jure, rien !
Isabelle plongea les yeux dans les siens. Elle y vit la panique, la peur. Et le mensonge. Après trente ans passés avec lui, elle savait lire son visage comme une page ouverte.
— Lâche-moi, dit-elle d’une voix basse.
Il ne bougea pas.
— J’ai dit : LÂCHE-MOI !
Philippe retira ses mains. Elles tremblaient.
— Je vais partir, souffla Élodie en reprenant son sac.
— Attends ! lança Isabelle. Tu retires d’abord mon peignoir.
— Isa, enfin, pas devant moi… protesta Philippe en essayant de se placer entre elles.
— Ah, maintenant tu es gêné ? Isabelle le repoussa. Tu ne l’étais pas quand tu lui servais à boire pendant qu’elle portait mes affaires !
Élodie arracha le peignoir de ses épaules et le jeta sur une chaise. Dessous, elle portait un jean étroit et un petit haut noir.
— Désolée, marmonna-t-elle avant de filer.
La porte claqua.
Isabelle s’assit lourdement sur une chaise et cacha son visage dans ses mains. Les larmes ne coulaient pas encore. À leur place, il n’y avait qu’un vide immense. Un trou noir, vaste et froid, là où son cœur aurait dû battre.
— Isa, parlons calmement, dit Philippe en s’asseyant près d’elle. Je vais tout t’expliquer.
— Explique.
— Élodie m’a vraiment demandé de l’aider sur un dossier. Je suis allé la voir, je l’ai aidée. Ensuite, elle a proposé de boire un verre pour fêter le travail terminé.
— À neuf heures du soir ?
— Oui, enfin…
— Jusqu’à deux heures du matin ? Isabelle releva brusquement la tête. Vous avez travaillé quatre heures sur ce fameux dossier ?
Philippe se tut. Son visage était rouge, humide de sueur.
— Philippe, je ne suis pas idiote, dit Isabelle d’une voix plus calme, et cette douceur même faisait peur. Trente ans ensemble. Je sais quand tu mens.
— Il ne s’est rien passé ! On a seulement parlé ! Elle est seule, elle n’a personne à qui se confier.
— Et avec moi, tu n’as personne à qui parler ?
Il baissa les yeux.
— Avec toi, on parle des courses, de ta mère, de la petite, des factures. Avec elle… avec elle, je peux parler d’autre chose.
Isabelle se leva lentement. Quelque chose lui brûlait dans la poitrine.
— D’autre chose ? répéta-t-elle. Et moi, je suis quoi ? Une chaise ? Un meuble de cuisine ?
— Je n’ai pas voulu dire ça…
— Alors tu voulais dire quoi ? QUOI ? Elle frappa du poing sur la table. J’ai passé trente ans à tenir cette maison ! Pour toi ! Pour les enfants ! J’ai enterré ma carrière parce que tu trouvais ça plus pratique ! Et tu oses me dire que je ne suis pas intéressante ?
— Isa, calme-toi…
— Non, je ne me calmerai pas ! Elle tournait dans la cuisine comme une bête enfermée. Je repasse tes chemises, je prépare tes repas, je nettoie ton désordre, je pense à tout avant même que tu ouvres la bouche ! Et toi, tu discutes “d’autre chose” avec tes collègues ?
— Tu déformes tout.
— Toute seule ? Là, maintenant, je déforme toute seule ? Isabelle s’arrêta net. Dis-moi plutôt combien il y en a eu avant elle.
— Personne.
— Menteur ! Elle s’approcha si près qu’il recula. Combien de soirs tu es resté tard au “bureau” ? Combien de “réunions” ? Combien de “pots d’entreprise” ?
— C’était vraiment le travail !
— Le travail ? Comme ce soir avec Élodie ?
Philippe baissa la tête.
— Isabelle, je t’aime. Je te le jure. Tu es la personne la plus proche de moi.
— Proche ? Elle éclata d’un rire amer. Comme une vieille paire de chaussons qu’on garde parce qu’elle est confortable ?
— Mais qu’est-ce que tu veux que je dise ?
— La vérité ! Les larmes jaillirent enfin, brûlantes, incontrôlables. Je t’ai donné toute ma vie, Philippe. Toute ! Et toi, tu vas chercher des femmes plus jeunes ?
— Je ne cherche pas ! Élodie, c’est elle qui…
— Elle qui quoi ? Elle est entrée toute seule dans mon peignoir ? Elle t’a pris la main toute seule ? Elle a posé les verres sur la table toute seule ?
Philippe resta muet.
— Réponds ! hurla Isabelle. Toute seule ?
— C’était… c’était réciproque.
Isabelle porta la main à sa poitrine. Le mot venait de tomber comme une lame.
— Donc tu voulais aussi. Donc tu l’as…
— Isa, ne fais pas ça.
— Si. Je vais le faire. Depuis combien de temps ? COMBIEN ?
