Claire croisa le regard de Bernard. Il leva à peine les yeux au ciel, assez pour lui faire comprendre que, comme souvent, Madeleine transformait ses désirs en certitudes.
— Installez-vous au salon, proposa Claire. Je vais terminer la table. Julien, tu m’aides ?
Dans la cuisine, elle relâcha enfin son souffle. Elle disposa les entrées pendant que Julien débouchait une bouteille de bourgogne.
— Ne fais pas attention à maman, murmura-t-il. Elle exagère toujours dès qu’il s’agit de Sophie.
— Je sais, dit Claire avec un sourire prudent. Aide-moi plutôt à porter les salades.
Une demi-heure plus tard, Sophie entra à son tour. Blonde, coiffée d’un carré impeccable, manucure parfaite, elle semblait sortie d’un magazine. À ses côtés se tenait un homme brun, grand, la trentaine bien entamée, vêtu d’un costume sombre sans un pli.
— Coucou tout le monde ! lança-t-elle en serrant son frère dans ses bras. Je vous présente Antoine.
— Enchanté, dit Antoine en serrant la main de Julien avant d’incliner poliment la tête vers Claire. Merci de m’accueillir.
— C’est une habitude chez nous, répondit Claire. Un dîner de famille une fois par mois.
— Une très belle habitude, approuva Antoine. La famille, c’est essentiel.
Madeleine rayonnait en regardant sa fille et son compagnon.
— Tu vois, Julien, Sophie est plus jeune, mais elle a déjà su trouver un homme digne d’elle. Antoine dirige un service de neurochirurgie.
— Maman, protesta Sophie en levant les yeux au ciel, on se fréquente, c’est tout. Ne mets pas Antoine mal à l’aise.
— Mais enfin, ma chérie, je vois bien comment vous vous regardez. Tandis que Claire et Julien sont mariés depuis deux ans, et toujours ni petit nid rempli, ni bébé.
— Maman ! intervint Julien d’une voix tendue. On en a déjà parlé.
— Qu’est-ce que j’ai dit de si terrible ? demanda Madeleine en prenant un air innocent. Je ne fais que constater.
À table, la conversation glissa d’un sujet à l’autre : l’actualité, les affaires de famille, quelques remarques sur le quartier. Le canard aux pommes était réussi. Même Madeleine finit par dire qu’il était « tout à fait correct », ce qui, venant d’elle, ressemblait presque à un compliment. Claire commençait à se détendre. Elle eut tort d’y croire.
Au moment où elle apporta la tarte Tatin maison, Sophie porta soudain la main à son doigt.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Antoine, inquiet.
— Ma bague me serre, dit-elle en retirant un fin anneau doré serti d’une minuscule pierre. Il fait chaud, mon doigt a dû gonfler.
— Fais voir, ordonna Madeleine en prenant le bijou avant que sa fille n’ait le temps de protester. Mais c’est de la pacotille ! Sophie, tu mérites autre chose.
— Maman, c’est un cadeau, dit Sophie en essayant de récupérer la bague.
Madeleine la garda entre ses doigts.
— De qui ? demanda-t-elle d’un ton trop insistant.
— D’un collègue, répondit Sophie à contrecœur. Pour mon anniversaire.
— De Romain ? fit Madeleine en plissant les yeux. Je le savais. Tu parles encore à ce garçon ?
— Maman ! s’indigna Sophie. Ce n’est pas un escroc, c’est un ami.
Madeleine eut un petit reniflement méprisant, puis se tourna vers Antoine avec un sourire forcé.
— N’y prêtez pas attention, mon cher Antoine. Sophie a eu une histoire malheureuse, mais elle a vite compris que ce garçon n’était pas fait pour elle.
Claire vit Antoine se raidir, comme s’il découvrait l’existence de cet « ami » au milieu du repas. Madeleine le remarqua aussi et, croyant rattraper la situation, se jeta vers une maladresse plus grande encore.
— Voilà pourquoi il ne faut pas porter n’importe quelle babiole, déclara-t-elle en désignant la main de Claire. Elle, au moins, a une bague convenable, comme il sied à une femme mariée.
Par réflexe, Claire couvrit sa main droite de sa main gauche, comme si elle avait voulu protéger son alliance. Elle n’aimait pas la direction que prenait cette conversation.
— Julien avait dû s’en donner du mal pour la choisir, poursuivit Madeleine d’une voix faussement attendrie. Je me souviens encore quand il nous demandait conseil, les catalogues qu’il nous montrait…
— En réalité, c’est un cadeau de mes parents, corrigea doucement Claire. Un bijou de famille.
Un silence gêné tomba sur la salle à manger. Les lèvres de Madeleine se pincèrent.
— Ah bon ? dit-elle enfin. J’étais persuadée que Julien l’avait achetée.
— Claire a raison, maman, intervint Julien. Ses parents voulaient qu’elle porte cette bague-là.
— Très touchant, répondit Madeleine, sans parvenir à dissimuler son mécontentement. Dans notre famille aussi, nous avons des traditions. Moi, par exemple, j’ai porté la bague de ma belle-mère et je comptais la transmettre à l’épouse de Julien.
— C’est la première fois que j’entends ça, murmura Bernard.
Madeleine l’ignora comme s’il n’avait pas parlé.
— Et Sophie, elle, aurait bien besoin d’une belle bague en ce moment, continua-t-elle en promenant son regard de sa fille à Claire. Surtout avec une relation aussi sérieuse.
Claire se figea. Cette fois, elle comprit exactement où sa belle-mère voulait en venir.
