— Tes petits-enfants ont vidé tous mes myrtilliers !
La voisine n’eut pas même un mouvement de surprise.
— Et alors ? Ce sont des enfants.
— Comment ça, et alors ? Ils ont anéanti toute ma récolte !
— Madeleine, ne dramatise pas. Ce ne sont que des petites baies.
Madeleine resta un instant sans voix devant une telle réponse.
— Des petites baies ? Ça fait cinq ans que je soigne ces myrtilliers ! Je les ai arrosés, nourris, protégés, un par un !
— Eh bien, ça repoussera. Pourquoi te mettre dans cet état ?
— Gisèle, tu pourrais au moins t’excuser.
— M’excuser de quoi ? Les enfants sont comme ça. Qu’est-ce que tu veux leur demander ?
La conversation n’allait nulle part. Gisèle ne semblait vraiment pas considérer l’attitude de ses petits-enfants comme quelque chose de grave.
Le lendemain, Madeleine découvrit que les grappes de raisin avaient disparu à leur tour. Celles-là mêmes qui devaient mûrir tranquillement jusqu’à la fin août.
— Gisèle ! cria-t-elle par-dessus la clôture.
— Quoi encore ?
— Tes petits-enfants ont arraché le raisin maintenant !
— Et alors ? Il devait être acide, de toute façon.
— Bien sûr qu’il était acide ! Il était encore vert ! Ils ont presque tout arraché !
— Ils ont goûté, puis ils ont laissé tomber. Les enfants sont curieux, voilà tout.
Madeleine sentit la colère monter en elle, chaude et douloureuse.
— Gisèle, tes petits détruisent tout mon jardin !
— N’exagère pas ! Ton jardin est grand, il déborde de tout.
— Qu’est-ce que ça change ? Ces plantes, je les ai élevées pendant des années !
— Alors continue à les élever.
La voisine rentra chez elle en claquant la porte.
Le soir, Madeleine raconta à son mari l’échange avec Gisèle.
— Tu te rends compte ? Elle ne s’est même pas excusée ! Elle répète seulement que ce sont des enfants.
— Qu’est-ce que tu espérais ? dit Pierre en haussant les épaules. C’est plus simple pour elle de balayer ça d’un revers de main que de faire la leçon à ses petits.
— Mais c’est du vol !
— Madeleine, calme-toi. Ils sont jeunes, ils ne comprennent pas.
— Le plus grand a treize ans ! À cet âge-là, on sait très bien qu’on ne prend pas ce qui appartient aux autres !
Pierre soupira. Il n’avait aucune envie de se brouiller avec les voisins pour des fruits.
Quelques jours plus tard, même les cassis avaient disparu.
— Cette fois, ça suffit, je ne laisserai plus passer ça, déclara fermement Madeleine à son mari.
Elle retourna chez Gisèle. La voisine arrosait ses fleurs avec un arrosoir vert.
— Maintenant, ils ont mangé les cassis !
— Quels cassis ?
— Les miens ! Tes petits-enfants ont encore traversé la clôture !
— Madeleine, franchement, qu’est-ce qui te prend ? Ils ont picoré quelques fruits, ce n’est pas un drame.
— Ils n’ont pas picoré, ils ont tout rasé ! Toute ma récolte est perdue !
— Pourquoi tu t’acharnes sur des enfants ? Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même !
Madeleine crut avoir mal entendu.
— Comment ça, à moi-même ?
— Qui leur a permis de courir chez toi dès le début ? Ils ont pris l’habitude, voilà. Pour eux, tout était autorisé.
— Je l’ai fait par gentillesse ! Je pensais que c’était bien qu’ils jouent ensemble !
— Eh bien, tu vois le résultat de ta gentillesse !
Gisèle posa son arrosoir et se dirigea vers sa maison.
— Et puis, si tu ne veux pas qu’on prenne chez toi, tu n’as qu’à faire une clôture plus haute. Avec tous ces trous, n’importe qui peut entrer.
— Gisèle, il faut surtout leur expliquer qu’on ne touche pas aux affaires des autres !
— Il faudrait, oui. Mais à quoi bon ? Ils ne comprendront pas.
Madeleine rentra chez elle le cœur serré. Elle s’assit sur le banc et se mit à pleurer. Tant d’années passées à travailler cette terre, tant d’attente pour voir enfin venir les fruits, et maintenant tout avait disparu.
— Madeleine, pourquoi te faire autant de mal ? tenta de la consoler Pierre. L’an prochain, il y aura de nouveaux fruits.
— Ce n’est pas une question de fruits ! Ce qui me blesse, c’est qu’elle refuse même de s’excuser ! Elle n’a plus aucune honte !
— Que veux-tu attendre d’elle ? Tu sais bien comment elle est.
C’était vrai. Dans le hameau, Gisèle avait la réputation d’être une femme difficile, pas vraiment agréable à fréquenter. Mais jusqu’à ce jour, Madeleine et elle s’étaient toujours entendues correctement.
— Pierre, et si on installait une clôture plus haute ?
— On peut. Mais ça va coûter cher.
— Que faire d’autre ? Sinon, ils finiront par ravager tout le jardin.
Dès le lendemain, les travaux commencèrent. Pierre rapporta des planches, du grillage et des poteaux. Il travailla du matin jusqu’au soir, sous le regard insistant de la voisine.
Depuis sa cour, Gisèle observait la construction et lançait des remarques acides :
— Eh bien, quelle générosité ! Se barricader contre des enfants, il fallait oser !
Madeleine ne répondait pas. Elle serrait seulement les lèvres plus fort.
Les petits-enfants de Gisèle rôdaient eux aussi près de la clôture, cherchant de nouveaux passages. Mais Pierre boucha tous les trous, fixa chaque planche, ferma chaque interstice.
