Le sport avait disparu de ma vie. Comme le maquillage. Comme les talons. Comme les robes que j’aimais autrefois.
Je ne manquais pas de volonté.
Je manquais d’heures dans une journée.
— Julien, ça fait presque trois ans que je n’arrive même plus à aller aux toilettes toute seule.
Il haussa les épaules.
— J’ai seulement fait une remarque.
— Oui. D’accord. Ce n’est rien.
Et je laissai encore passer.
Parce que je voulais croire qu’il s’était simplement mal exprimé.
À cette époque, j’étais encore très douée pour trouver des excuses aux autres.
Les semaines suivantes finirent par se confondre.
Je tirais mon lait dans ma voiture avant des réunions. Je réchauffais les restes du dîner d’une main tout en berçant Léa de l’autre. Lucas pouvait me poser cinquante questions sur les dinosaures avant même que j’aie eu le temps d’enlever mes chaussures en rentrant.
Pendant ce temps, Julien avait adopté une routine remarquablement stable.
Cette routine consistait principalement à occuper le canapé.
Un soir, en enjambant une montagne de linge propre qui attendait d’être plié, je lui demandai :
— Tu as envoyé des CV aujourd’hui ?
Sans quitter son téléphone des yeux, il répondit :
— Je développe mon réseau.
— Avec qui ?
— Des gens.
Je restai silencieuse.
Il soupira.
— Tu ne comprendrais pas, Claire.
Comme souvent, je préférai ne pas répondre.
Au début, les commentaires concernant Élodie avaient été occasionnels.
Puis ils se multiplièrent.
Au petit déjeuner. Devant un café. Dans la voiture. Au beau milieu d’un changement de couche.
Un matin, Julien déclara :
— Tu devrais voir les vidéos de son cours de danse. Elle danse vraiment bien. Elle est super sportive, et les jupes courtes lui vont incroyablement bien. Et toi…
Je lui lançai un regard.
— Ravie pour elle.
J’étais occupée à enlever de la compote de pomme du menton de Lucas.
— Avant, toi aussi, tu avais de l’énergie.
Ma main s’immobilisa.
Lucas me regardait avec de grands yeux. Il avait toujours de la compote jusque sur un sourcil.
— Julien, j’ai accouché il y a quelques semaines.
— Je dis seulement qu’Élodie réussit quand même à trouver du temps pour danser.
— Élodie a vingt-huit ans et elle n’a pas un nouveau-né accroché à elle plusieurs heures par jour.
Il haussa les épaules, comme si ma réponse venait mystérieusement de lui donner raison.
Ce soir-là, j’essayai une nouvelle fois d’avoir une conversation sérieuse avec lui.
— J’ai besoin que tu m’aides davantage à la maison.
Il leva enfin les yeux.
— Quoi ?
— Tu es ici toute la journée. Je ne te demande pas un miracle. Même simplement faire la vaisselle m’aiderait.
— Tu sais bien que je traverse quelque chose de difficile en ce moment.
— Moi aussi.
— Ce n’est pas pareil pour toi.
Je restai interdite.
— Pourquoi ?
Il ne répondit pas.
À la place, il reprit son téléphone. Une fois encore, juste avant d’appuyer sur l’écran, il le détourna légèrement.
Je me persuadai que j’imaginais des choses.
Mais les petits détails commencèrent à s’empiler les uns sur les autres comme une tour de Kapla prête à s’écrouler.
Lorsque Thomas et Élodie devaient venir déjeuner chez nous, Julien prit une douche.
Pas la douche rapide qu’il prenait habituellement.
Une véritable cérémonie.
Il se rasa soigneusement et mit même l’eau de toilette qu’il réservait autrefois à nos anniversaires de mariage.
Je m’appuyai contre l’encadrement de la porte en le regardant arranger son col.
— Quelque chose de spécial aujourd’hui ?
— Non. Pourquoi ?
— Parce que tu as ressorti ton parfum des grandes occasions.
— J’ai simplement envie d’être présentable.
— Hier, tu avais l’air très à l’aise dans ton short de sport que tu portes depuis presque une semaine.
— Très drôle.
Au déjeuner, Julien proposa soudain de raccompagner Élodie chez elle parce que, selon lui, Thomas avait « quelque chose d’urgent à faire ».
Je ne me souvenais pas que Thomas ait évoqué la moindre urgence.
À voir l’expression déconcertée de mon beau-frère, lui non plus.
Élodie croisa mon regard au-dessus de la table.
Elle le soutint une seconde de trop.
Plus tard, elle m’envoya un message.
Elle ne parla pas du comportement étrange de Julien.
Elle écrivit simplement :
« Comment tu vas, vraiment ? J’ai fait beaucoup trop de lasagnes. Je peux t’en déposer demain si tu veux. »
Après cela, elle commença à passer plus souvent.
Elle apportait des plats, du pain frais, parfois un dessert.
Un jour, elle prit Léa dans ses bras pendant que le bébé pleurait afin que je puisse manger mon déjeuner tant qu’il était encore chaud.
Je dégustai presque ce repas comme un événement exceptionnel.
Élodie, elle, posait des questions sur mon travail et attendait réellement la réponse.
Au début, je cherchai le piège.
Il n’y en avait pas.
Un après-midi, elle était assise par terre dans ma cuisine pendant que Lucas lui présentait méthodiquement chaque dinosaure de sa collection.
Elle me regarda.
— Tu as l’air épuisée, Claire.
— Ça va.
— Tu sais que tu n’es pas obligée de faire semblant avec moi ?
Ma gorge se serra si brutalement que je dus détourner les yeux.