À soixante ans, elle apprit qu’elle attendait un enfant — puis découvrit que son propre petit-fils lui faisait avaler des substances en secret pour récupérer son appartement

D’autres pensées tournaient déjà frénétiquement dans son esprit.

Si sa grand-mère attendait vraiment un enfant, tout allait changer.

L’appartement.

L’héritage.

La relation entre Élisabeth et Henri.

Et ses propres projets.

Claire fut la première à prononcer à voix haute ce qu’il redoutait de formuler.

— Et nous, alors ?

Julien se retourna brusquement.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu m’as toujours dit que cet appartement finirait par être à toi.

— Claire, ce n’est vraiment pas le moment !

— Alors quand sera-ce le moment ?

— Tais-toi !

C’était la première fois qu’il lui criait dessus avec une telle brutalité.

À cet instant précis, Élisabeth observa attentivement son petit-fils.

Sa réaction lui parut étrange.

Il n’avait pas l’air seulement surpris.

Il ne semblait pas non plus heureux.

Il paraissait terrifié.

Les derniers mois lui revinrent soudain à l’esprit.

Les thés du soir.

Julien insistait souvent pour les préparer lui-même.

Parfois, de petites boîtes étaient posées près de sa tasse.

Elle ne s’en était jamais préoccupée. Elle pensait qu’il s’agissait de vitamines.

Puis elle se souvint d’autre chose.

Après certains de ces thés, une somnolence inhabituelle l’envahissait.

Le lendemain, au contraire, elle ressentait une énergie étrange.

Ce n’était peut-être qu’une coïncidence.

Ou peut-être pas.

Élisabeth fronça les sourcils.

— Julien.

— Oui ?

— Qu’est-ce que tu me donnais ?

Il cligna des yeux.

— De quoi parles-tu ?

— Dans mon thé.

Le visage du jeune homme changea instantanément.

— Rien.

— Ne mens pas.

— Mamie, qu’est-ce qui te prend ?

— Je t’ai vu plusieurs fois ajouter quelque chose dans ma tasse.

Claire se tourna vivement vers son fiancé.

— Qu’est-ce qu’elle raconte ?

— Je n’ai rien fait !

— Julien, déclara Élisabeth d’une voix glaciale, dis-moi immédiatement la vérité.

Il détourna les yeux.

Cela suffit.

Henri se leva.

— Tu faisais avaler quelque chose à ta propre grand-mère ?

— Ce n’était rien de grave !

— Qu’est-ce que c’était ?

— Je ne sais pas !

— Comment ça, tu ne sais pas ?

Julien serra les poings.

— Je les ai commandés sur Internet.

Le silence tomba dans la cuisine.

— Qu’as-tu commandé ? demanda lentement Élisabeth.

— Des compléments. Il était écrit qu’ils aidaient à retrouver de l’énergie, à mieux dormir et à améliorer le métabolisme…

— Et tu les ajoutais en cachette dans mon thé ?

— Je voulais simplement que tu ailles mieux !

Élisabeth le regarda comme si elle le découvrait pour la première fois.

— Si tu voulais m’aider, pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?

Julien resta muet.

— Pourquoi ?

— Parce que tu aurais refusé !

— Et tu t’es dit que tu avais le droit de me faire prendre n’importe quoi sans me prévenir ?

— Je ne pensais pas que c’était dangereux.

— Est-ce que tu as seulement réfléchi ?

Claire s’éloigna de lui.

— Tu ne m’avais jamais parlé de ça.

— Parce que cela ne te concernait pas !

— Mais tu es devenu complètement fou ?

Henri se retenait difficilement de perdre son calme.

— Va chercher immédiatement l’emballage.

— Pourquoi ?

— Pour le montrer au médecin. Tout de suite.

Julien jeta un regard inquiet à sa grand-mère.

Et Élisabeth comprit soudain.

Ou du moins, elle comprit l’essentiel.

— Tu voulais que je cesse de me mêler de votre vie.

Il ne répondit pas.

— C’est bien cela ?

— Mamie…

— Tu espérais que je sois plus calme. Que je vienne moins souvent. Peut-être même que je m’installe définitivement chez Henri.

— Je ne voulais pas te faire de mal.

— Tu voulais seulement que je ne sois plus un obstacle.

— Ce n’est pas la même chose !

— Pour moi, désormais, ça l’est.

Élisabeth détourna le visage.

Pendant des années, elle avait cru que la pire douleur de sa vie était survenue le jour où elle avait perdu sa fille.

Mais celle qu’elle ressentait maintenant était différente.

L’enfant qu’elle avait élevé à la place de sa fille disparue, celui auquel elle avait consacré ses meilleures années et qu’elle avait protégé contre le monde entier, avait secrètement manipulé sa santé parce qu’elle gênait ses projets.

— J’aurais pu mourir à cause de ce que tu me faisais prendre, dit-elle doucement.

Julien devint encore plus pâle.

— Mais tu n’es pas morte.

Élisabeth se retourna violemment vers lui.

— C’est ton excuse ?

— Je voulais bien faire !

— Pour qui ?

Il ne trouva rien à répondre.

Henri prononça d’une voix froide :

— Pour lui-même.

Julien s’emporta.

— Ne vous mêlez pas de ça !

— Je m’en mêlerai dès qu’il sera question de la santé de la femme avec laquelle je vis.

— Tout cela, c’est à cause de vous !

— Non, Julien, coupa Élisabeth en levant la main. Ça suffit.

Elle fixa longuement son petit-fils, avec une tranquillité presque douloureuse.

— Demain, tu feras tes valises.

— Quoi ?

— Tu partiras.

Claire se leva d’un bond.

— Mais où allons-nous vivre ?

— Ce n’est plus mon problème.

— Et l’appartement ?

— Il est à moi.

— Julien a grandi ici !

— Et c’est justement pour cette raison que je l’ai laissé pendant toutes ces années croire qu’il lui appartenait déjà.

Le jeune homme la regardait, désemparé.