Après une nuit passée avec sa maîtresse, il est rentré chez lui le sourire aux lèvres — mais sa femme enceinte s’apprêtait déjà à monter dans un jet privé

— Plus pour longtemps, si ta femme prouve que tu as utilisé l’argent d’une œuvre caritative pour ton confort personnel.

Laurent ferma les yeux quelques secondes.

Pour la première fois depuis qu’Élodie avait étalé les documents devant lui, il sentit le sol se dérober sous ses pieds.

Camille poursuivit, beaucoup plus doucement :

— Arrange ça.

— Je vais le faire.

— Comment ?

— Je vais la ramener.

Camille laissa échapper un rire amer.

— Tu crois vraiment qu’elle reviendra ?

— Elle est encore ma femme.

— Elle était ta femme, répondit Camille froidement. Celle que j’ai vue au gala de la fondation était brisée. Mais celle qui t’a remis ces papiers hier soir… Laurent, cette femme-là était dangereuse.

Il coupa la communication.

Pendant les six heures suivantes, Laurent fit ce que font les hommes puissants lorsque la peur vient enfin les chercher.

Il téléphona.

À ses avocats.

Aux membres des conseils d’administration.

À des banquiers.

À des enquêteurs privés.

À des amis qui lui devaient des services.

À des hommes qui partageaient avec lui des salons privés, fumaient des cigares hors de prix, buvaient de vieux cognacs et lui promettaient une fidélité éternelle.

À la tombée de la nuit, la plupart ne répondaient déjà plus.

À 19 h 12, son téléphone sonna.

Son avocat.

— Laurent, commença celui-ci avec prudence, nous avons un problème sérieux.

Laurent se tenait devant l’immense baie vitrée du salon, contemplant la ville qu’il avait toujours cru posséder.

— Quel problème ?

— L’équipe juridique de madame Beaumont a déposé cet après-midi plusieurs requêtes en urgence. Plusieurs comptes liés à son héritage ont été provisoirement gelés. Le conseil de la fondation a également reçu un signalement officiel concernant un possible détournement de fonds caritatifs.

Laurent se figea.

— Ils ne peuvent pas faire ça sans preuves.

— Ils en ont.

Sa gorge se noua.

— Quelles preuves ?

— Des relevés bancaires. Des factures. Des virements. Et une déclaration officielle de Mathieu Caron.

Toute couleur quitta le visage de Laurent.

Mathieu Caron avait autrefois été le comptable discret de la fondation.

Trop discret.

Trop méticuleux.

Trop attentif.

Huit mois auparavant, Laurent l’avait licencié parce qu’il posait des questions dérangeantes au sujet de factures émises par une société de conseil qui, en réalité, n’existait pas.

Laurent avait cru que la peur suffirait à le faire taire.

Il s’était lourdement trompé.

— Où est Élodie ? demanda-t-il entre ses dents.

— Je l’ignore.

— Tu es mon avocat.

— J’essaie de t’éviter la prison, Laurent, répondit l’homme calmement. Retrouver ta femme n’est pas ma priorité.

— C’est ma femme qui a provoqué tout ça.

— Non. Rien de tout cela n’est arrivé à cause d’elle. C’est arrivé à cause de tes propres actes.

Laurent fut si furieux qu’il faillit lancer le téléphone à travers la pièce.

Au lieu de cela, il raccrocha et se servit un autre verre de whisky.

De l’autre côté de Paris, sur le tarmac du Bourget, Élodie se tenait près d’un jet privé tandis qu’un vent glacial soulevait les pans de son manteau.

Elle n’était pas encore montée à bord.

Sous les lumières de la piste, l’appareil blanc et argenté brillait dans l’obscurité naissante. Les moteurs étaient encore silencieux. Le ciel prenait lentement des teintes violettes. Sa valise avait déjà été placée en soute, et l’hôtesse attendait patiemment à quelques pas.

Adrien Morel se tenait un peu plus loin, lui laissant volontairement de l’espace.

Il portait un manteau sombre et des gants de cuir. Son visage demeurait calme, attentif. Il ne lui avait demandé qu’une seule fois si elle était certaine de sa décision.

Elle avait répondu sans hésiter.

Oui.

Et pourtant, Élodie restait incapable d’avancer.

Partir ne signifiait pas seulement monter dans un avion.

Cela signifiait reconnaître que le rêve était mort.

L’appartement qu’elle avait décoré pièce après pièce avec tant d’espoir.

Le mariage qu’elle avait défendu devant les autres alors même qu’elle cessait d’y croire.

L’homme dont elle avait espéré qu’il deviendrait un bon père, si seulement elle lui accordait encore un peu de temps, encore un peu de patience, encore une chance, encore un pardon.

À présent, elle comprenait.

Tout cela n’avait été qu’une illusion.

Le téléphone vibra dans sa poche.

Laurent.

Elle regarda son nom s’afficher.

Puis un deuxième apparut.

Camille.

Quelques instants plus tard, Laurent de nouveau.

Élodie ne répondit à aucun appel.

Adrien s’approcha lentement.

— Vous n’êtes pas obligée de décrocher.

— Je sais.

— Mais une partie de vous en a envie.

Un sourire triste passa sur son visage.

— Quelque part au fond de moi, j’attends encore qu’il prononce la phrase qui rendrait tout cela un peu moins difficile.

— Laquelle ?

— Qu’il regrette sincèrement.

Adrien regarda un instant vers la piste.

— Les hommes comme Laurent regrettent rarement ce qu’ils ont fait. Ils regrettent surtout le moment où les conséquences arrivent.

Élodie déglutit.

Son téléphone vibra encore.

Cette fois, ce n’était pas Laurent.