Élodie la regarda en silence.
Et elle vit enfin la vérité.
Pas de regret.
Pas de remords.
Pas de compassion.
Seulement la terreur de perdre le luxe qu’elle avait obtenu.
— Vous auriez dû y penser avant d’accepter une vie bâtie sur la souffrance d’une autre femme.
Camille agrippa désespérément la manche de Laurent.
— Dis-lui quelque chose ! Fais quelque chose ! Dis-lui que tu vas tout arranger !
Laurent regarda d’abord Camille, puis Élodie.
Et, pour la première fois, les deux femmes comprirent au même instant la même vérité.
Il ne pouvait plus rien réparer.
Son empire avait déjà commencé à s’écrouler.
Élodie lui tendit l’enveloppe.
Laurent ne la prit pas.
Alors elle la laissa tomber devant ses chaussures.
Le vent en souleva un bord, mais elle resta entre eux sur le tarmac.
— Je t’ai aimé, dit-elle d’une voix plus douce que le grondement lointain des moteurs. Je t’ai aimé au point de presque disparaître. Je me suis effacée sans cesse pour laisser assez de place à ton orgueil et à ton ego. Mais notre enfant ne grandira jamais en croyant que l’amour consiste à supplier quelqu’un de vous choisir.
Elle se tourna vers l’avion.
— Élodie !
La voix rauque de Laurent l’arrêta.
Elle s’immobilisa un instant.
Sans se retourner.
— Quoi ?
Pour la première fois de sa vie, il n’avait aucun discours prêt.
Aucun ordre.
Aucune insulte.
Aucun mot capable de l’enchaîner encore une fois.
Le silence resta suspendu dans l’air.
Élodie attendit quelques secondes.
Rien ne vint.
Elle gravit lentement les marches de l’avion.
Arrivée en haut, elle se retourna une dernière fois.
Laurent se tenait sous les puissantes lumières de la piste.
L’enveloppe gisait à ses pieds.
Camille s’accrochait à lui des deux mains, des larmes coulant sur ses joues. Son mascara dessinait des traces sombres sous ses yeux tandis qu’elle le suppliait de faire quelque chose qu’il n’était plus capable d’accomplir.
Élodie posa tendrement une main sur son ventre.
— Tu as fait ton choix il y a longtemps, dit-elle. Maintenant, c’est à moi de faire le mien.
Puis elle entra dans l’appareil.
La porte se referma derrière elle.
Le bruit fut discret.
Mais définitif.
3e partie
La photographie devint virale avant même que l’avion ait atteint son altitude de croisière.
Dès le lendemain matin, presque tous les magazines people et les sites d’actualité français reprenaient une variante du même titre.
Une épouse enceinte remet les papiers du divorce à son mari milliardaire avant de s’envoler en jet privé — sa maîtresse l’implore en larmes sur le tarmac
L’image était saisissante.
Élodie se tenait en haut de l’escalier de l’avion.
Calme.
Droite.
Une main posée avec douceur sur son ventre arrondi.
En bas, Laurent la regardait.
Pâle.
Stupéfait.
Comme un homme qui venait enfin de comprendre ce qu’il avait perdu.
À quelques mètres se trouvait Camille.
Elle tendait les bras vers lui, debout sur le béton de la piste, tandis que des larmes traversaient son maquillage soigneusement travaillé.
C’était le genre de photographie que les gens partageaient par milliers.
Non parce qu’ils connaissaient tous les détails de l’histoire.
Mais parce qu’un seul regard suffisait à en comprendre la fin.
Une femme qui partait.
Un homme qui découvrait la vérité trop tard.
Une maîtresse qui comprenait que les couronnes volées aux autres finissent toujours par devenir de la cendre.
Laurent Beaumont regardait précisément cette image sur l’écran de télévision installé dans son bureau au moment où le conseil d’administration votait sa suspension provisoire.
Adrien avait d’abord prévu pour Élodie une villa isolée sur la côte bretonne. Mais elle lui avait demandé un endroit où le froid ne pourrait plus pénétrer jusque dans ses os. Ils avaient donc pris la direction du sud, vers une maison tranquille située au bord de l’océan, non loin de Saint-Jean-de-Luz.
La propriété appartenait à l’une des sociétés d’Adrien. Elle était dissimulée derrière des dunes, des pins et un long portail blanc.
L’air sentait le sel, le bois chauffé par le soleil et les embruns.
Durant les deux premiers jours, Élodie ne fit presque rien.
Elle dormit.
Elle mangea du pain grillé avec du miel sur la terrasse.
Elle répondit aux appels d’Isabelle.
En revanche, elle ignora tous les articles et toutes les notifications commençant par son nom.
Le troisième matin, elle marcha pieds nus au bord de l’eau. Le vent faisait onduler sa robe légère et elle gardait une main sous son ventre rond.
Adrien la suivait à plusieurs mètres.
Assez près pour pouvoir intervenir.
Assez loin pour respecter son silence.
— Vous n’êtes pas obligé de me surveiller constamment, dit-elle sans se retourner.
— Je ne vous surveille pas.
— Vous marchez exactement quatre mètres derrière moi sur une plage entièrement déserte.
Adrien esquissa un sourire.
— J’appelle cela une attention raisonnable.
Élodie rit malgré elle.
Le son de son propre rire la surprit presque.
Il était légèrement rauque, comme une voix dont elle ne s’était pas servie depuis trop longtemps.
Mais il était sincère.