Après une nuit passée avec sa maîtresse, il est rentré chez lui le sourire aux lèvres — mais sa femme enceinte s’apprêtait déjà à monter dans un jet privé

Le visage d’Adrien s’adoucit.

Élodie s’arrêta au bord de l’eau.

Les vagues vinrent mourir à ses pieds avant de repartir vers le large.

— Je ne veux pas que les gens croient que vous m’avez sauvée, dit-elle à voix basse.

— Je le sais.

— Je parle sérieusement. Je vous suis infiniment reconnaissante. Mais je suis montée seule dans cet avion.

Adrien acquiesça sans la moindre hésitation.

— Oui. Vous y êtes montée seule.

Elle se tourna vers lui.

— Pourquoi avez-vous fait tout cela pour moi ?

Il regarda l’océan pendant quelques instants.

— Parce que votre père m’a autrefois sauvé la vie.

Élodie resta silencieuse.

— J’avais vingt-huit ans, reprit-il. Je n’avais plus d’argent et j’étais à deux doigts de la faillite. Les autres ne voyaient qu’un homme qui avait échoué. Quelqu’un sans avenir. Votre père, lui, a vu une personne qui méritait une seconde chance. Lorsque toutes les banques m’ont fermé leurs portes, il a investi dans ma première entreprise de transport maritime.

Élodie retint son souffle.

— Il ne m’en a jamais parlé.

Adrien eut un sourire tendre.

— Ce n’était pas un homme qui transformait la bonté en dette. Il ne tenait pas le compte de ses gestes généreux.

Non, pensa Élodie.

Il n’avait jamais été ainsi.

Adrien poursuivit :

— Après sa mort, j’ai longtemps eu le sentiment de ne pas avoir pu lui rendre ce qu’il m’avait donné. Puis, ce soir-là, je vous ai vue devant le restaurant. Enceinte. Seule. Dans le froid. Vous essayiez de rester debout après avoir découvert votre mari avec une autre femme. J’ai pensé à votre père. Et j’ai su que je ne pouvais pas simplement continuer mon chemin.

Élodie cligna rapidement des yeux pour retenir ses larmes.

— Merci, murmura-t-elle.

Adrien inclina la tête.

— Mais souvenez-vous d’une chose. Ce n’est pas moi qui vous ai sauvée. Je me suis contenté d’ouvrir une porte. C’est vous qui l’avez franchie.

Cet après-midi-là, Isabelle l’appela.

Cette fois, elle avait de bonnes nouvelles.

— Le vote du conseil a été unanime, annonça-t-elle. Laurent a été relevé de toutes ses fonctions. Les autorités de contrôle ont ouvert une enquête officielle sur la gestion de la fondation. Nous avons aussi réussi à protéger provisoirement votre héritage ainsi que les fonds réservés à votre grossesse et à vos soins médicaux. Il ne peut plus toucher à votre argent.

Élodie s’assit lentement sur une chaise de la terrasse.

— Et le bébé ?

— Il est également protégé. Nous avons obtenu des mesures provisoires dans le cadre du divorce. Laurent peut toujours engager une bataille judiciaire, mais les irrégularités financières, l’abandon du domicile conjugal et les autres éléments du dossier ne le placent pas en position de force.

Élodie expira lentement.

Pendant des mois, elle avait respiré comme quelqu’un qui se cache d’un orage.

Pour la première fois depuis très longtemps, l’air remplit complètement ses poumons.

— Élodie, reprit Isabelle d’une voix plus douce, je dois vous dire autre chose.

— Quoi ?

— Laurent a fait savoir par l’intermédiaire de son avocat qu’il souhaitait vous parler.

Élodie tourna les yeux vers la mer.

Autrefois, cette phrase aurait suffi à la faire vaciller.

Laurent veut parler.

Laurent a besoin d’elle.

Laurent la désire encore.

À présent, ces mots lui semblaient aussi lointains qu’un orage perdu derrière l’horizon.

— Non, répondit-elle calmement.

— Vous en êtes certaine ?

— Oui.

Après avoir raccroché, elle laissa le téléphone reposer quelques instants sur ses genoux.

Le bébé donna alors un petit coup.

Élodie sourit et caressa son ventre.

— Maintenant, il voudrait parler, murmura-t-elle. C’est étrange, n’est-ce pas ?

Le bébé bougea encore.

Elle rit doucement.

— Tu as raison. Ce n’est pas étrange.

Elle se tut un moment.

— C’est simplement trop tard.

Les semaines passèrent.

La chute de Laurent cessa peu à peu de faire les gros titres pour devenir une procédure longue et implacable.

Des enquêtes.

Des auditions.

Des comptes gelés.

D’anciens employés qui se décidaient enfin à parler.

Des donateurs qui exigeaient des réponses.

Camille accorda une unique interview télévisée. En larmes, elle affirma avoir été manipulée elle aussi. Le public ne lui accorda pourtant que peu de compassion. La photographie sur laquelle elle suppliait un homme marié tandis que sa femme enceinte montait dignement dans un avion avait parlé plus fort que toutes ses déclarations.

Un jour, Laurent tenta d’envoyer à Élodie un immense bouquet de roses blanches.

Les mêmes fleurs qu’il lui offrait autrefois après avoir oublié un anniversaire ou brisé une promesse.

Élodie les donna au service de maternité de l’hôpital voisin.

Il lui écrivit ensuite une longue lettre.

Isabelle la renvoya sans l’ouvrir.

Plus tard, il essaya de passer par un ami commun.

Élodie coupa également ce contact, sans discussion.

Pas par vengeance.

Pas par haine.

Mais parce qu’elle avait enfin trouvé la paix.

Un mois avant la date prévue de l’accouchement, elle revint à Paris pour une audience.