— Nous allons lui laisser notre chambre. Toi et moi, nous nous installerons dans la chambre d’amis. On y mettra un canapé-lit. Nous ne faisons qu’y dormir, après tout. Lucas, lui, a besoin de vraies conditions de vie.
Le silence tomba dans la cuisine. On n’entendait plus que le ronronnement du réfrigérateur. Élodie observa son compagnon, incapable de croire ce qu’elle venait d’entendre.
— Tu es sérieux ? Tu me demandes de céder ma chambre ? Ma chambre, avec ma salle de bains, mon dressing et toutes mes affaires, à ton fils adolescent ? Et moi, je devrais dormir sur un canapé convertible dans une petite pièce ? C’est une plaisanterie ?
— Quelle plaisanterie ? s’emporta Thomas en frappant la table du plat de la main. Je suis l’homme de cette famille, c’est à moi de prendre ce genre de décisions ! Mon fils mérite les meilleures conditions possibles. Tu es une adulte, tu pourrais faire un effort pour lui. Qu’est-ce qui compte le plus pour toi : tes rideaux et ton grand lit, ou une vraie harmonie familiale ?
— Ce qui compte pour moi, c’est le bon sens, répondit Élodie froidement en se levant. Cet appartement est à moi. C’est moi qui l’ai payé. J’ai conçu cette chambre pour mes besoins. Je ne dormirai pas sur un canapé dans mon propre logement. Lucas peut rester dans la chambre d’amis. La discussion est terminée.
Elle quitta la cuisine et referma la porte de sa chambre derrière elle.
Elle ne savait pas encore que ce n’était que le début d’un affrontement bien plus violent.
Dès le lendemain, son existence se transforma en épreuve psychologique. Thomas alternait les silences glacials et les remarques empoisonnées. Il l’accusait d’être insensible, égoïste, avare et incapable d’aimer son fils.
Très vite, sa mère, Françoise, se mêla de l’affaire. Elle appelait Élodie plusieurs fois par jour et prenait une voix plaintive au téléphone.
— Ma petite Élodie, comment peux-tu agir ainsi ? Ce garçon vient pratiquement de perdre sa mère, il traverse une période difficile, et toi, tu lui refuses une chambre ! Il faut qu’il sente qu’il est chez lui, qu’il a sa place, qu’il est un homme dans cette maison. Tu veux l’envoyer dans une sorte de débarras pendant que tu te prélasses sur ton matelas hors de prix ? Vous êtes adultes, Thomas et toi. Est-ce vraiment indispensable de dormir dans un lit de princesse ? Faites une concession pour l’enfant !
Élodie se contentait généralement de raccrocher sans répondre. Elle avait compris que leurs reproches n’avaient rien à voir avec Lucas. Quelqu’un cherchait à la faire céder, et Thomas semblait persuadé qu’elle finirait par se soumettre.
La scène du dressing lui ouvrit pourtant les yeux plus brutalement encore.
Un soir, elle rentra plus tôt que prévu et trouva Thomas dans sa garde-robe. Il retirait ses robes des cintres, les pliait sans soin et les fourrait dans de vulgaires housses sous vide.
— Qu’est-ce que tu fais ? cria Élodie en lui arrachant un manteau en cachemire des mains.
— Je fais de la place ! répondit-il avec agressivité. Lucas emménage samedi. Il a ses vêtements, ses affaires de sport et des cartons. Tes chiffons peuvent très bien rester sur la mezzanine. Il serait temps de grandir et d’arrêter de trembler pour tes petites affaires !
Ce fut à cet instant qu’Élodie comprit que la question ne concernait pas seulement le confort de l’adolescent. Thomas se comportait comme si l’appartement lui appartenait déjà, comme si elle n’y était qu’une occupante provisoire. Il y avait dans son empressement quelque chose de nerveux, une raison cachée.
Pourquoi tenait-il tellement à cette chambre ? Pourquoi refusait-il une chambre d’amis pourtant claire et agréable ? Pourquoi voulait-il précisément le lit, la salle de bains et le dressing d’Élodie ?
Dans son travail, elle analysait les données et ne se laissait pas facilement guider par ses émotions. Lorsqu’un dossier ne s’emboîtait pas correctement, cela signifiait toujours qu’un élément important manquait.
Elle décida donc de le trouver.
Élodie n’était pas fière de ce qu’elle fit ensuite. Mais Thomas avait dépassé toutes les limites. Il lui arrivait de travailler sur l’ordinateur familial installé dans le salon et, assez souvent, il oubliait de se déconnecter de ses comptes.
Le jeudi soir, alors qu’il était parti à la salle de sport, Élodie s’assit devant l’ordinateur. Le logiciel de messagerie de Thomas était ouvert. Elle tapa le prénom « Sophie » dans la barre de recherche.
Dix minutes plus tard, elle avait envie de se laver les mains.
Il n’y avait jamais eu de contrat dans une autre ville.
Sophie avait simplement rencontré un homme riche qui souhaitait l’épouser et l’installer dans sa maison de campagne. Mais il avait posé une condition catégorique : aucun adolescent qui ne soit pas le sien ne vivrait sous son toit. Il voulait du calme, du silence et une vie sans complications.
Sophie, déterminée à ne pas perdre ce prétendant fortuné, avait donc adressé un ultimatum à Thomas. Il devait prendre Lucas chez lui de façon permanente.