— Mamie est gentille, poursuivit Gabriel. Vraiment gentille. Elle me prépare des chaussons, elle m’a acheté une nouvelle veste. Elle me demande toujours comment s’est passée l’école. Mais je ne sais pas quoi lui répondre. Elle ne me connaît pas vraiment. Et moi, je ne la connais presque pas non plus.
Il gratta le chien derrière l’oreille.
— Tu sais ce qui me fait peur ? J’ai peur de m’habituer à elle. Si je m’habitue, maman reviendra me chercher et je serai triste encore une fois. Et puis… peut-être que maman ne reviendra jamais. Papa, lui non plus, n’est jamais revenu.
Sa voix se brisa sur les derniers mots.
Puis il se pencha et appuya sa joue contre la tête couverte de poils.
— Toi, tu ne partiras pas, n’est-ce pas ? Tu es là. Tu m’attends toujours. Seulement, tu as froid. Je vais encore t’apporter un sac. Ou bien je te donnerai mon ancienne veste. J’en ai une nouvelle maintenant.
Marguerite ne s’aperçut même pas que les larmes coulaient sur ses joues.
Elle ne chercha pas à les essuyer.
Elle resta derrière le buisson, cette femme de soixante-sept ans enveloppée dans un châle chaud, et pleura comme une petite fille.
Soudain, elle se souvint de Claire lorsqu’elle était enfant.
Sa fille s’asseyait autrefois exactement sur ce même perron. À cette époque, la maison n’était pas abandonnée. La famille Martin y vivait encore et leur vieille voisine Madeleine offrait des poires sucrées aux enfants.
Marguerite se rappela ses retours tardifs de la ferme, quand elle ne trouvait presque jamais le temps de s’asseoir tranquillement pour parler avec sa fille.
Puis Claire était partie étudier en ville et ne téléphonait plus qu’une fois par semaine.
Peu à peu, toutes les deux, la mère et la fille, avaient oublié comment se parler vraiment.
À présent, la même histoire se répétait avec Gabriel.
Et Marguerite refusait de la laisser recommencer.
Elle sortit de derrière le lilas.
Sous son pied, la fine couche de glace craqua bruyamment.
Gabriel se retourna aussitôt et se redressa d’un bond.
Touffu grogna immédiatement et se plaça entre le garçon et cette femme qu’il ne connaissait pas.
— Mamie… Gabriel était devenu tout pâle. Je… ce n’est pas ce que tu crois…
— Doucement, Gabriel. Tout va bien.
Marguerite s’approcha et s’assit à côté de lui sur la vieille marche.
Touffu continua de la surveiller avec méfiance, mais cessa de grogner.
— Depuis combien de temps le nourris-tu ?
— Depuis octobre, répondit le garçon dans un murmure. Tu vas me gronder ?
— Non.
Marguerite tendit prudemment la main vers le chien.
Touffu renifla ses doigts.
Il sembla réfléchir quelques secondes.
Puis il lui lécha la paume.
— J’ai tout entendu, avoua doucement Marguerite. Pardonne-moi. Je n’aurais pas dû écouter derrière un buisson. Mais j’étais tellement inquiète pour toi que je ne savais plus quoi faire.
Gabriel baissa la tête.
— Écoute-moi bien. Elle prit sa main froide entre les siennes. Tu ne dois plus venir te cacher ici. Tu comprends ? Tu ne dois pas te rendre dans une maison abandonnée simplement parce que tu as besoin de parler à quelqu’un. Tu peux me parler, à moi. De ta mère, de ton père, de l’école, de tout ce que tu voudras. Je ne saurai peut-être pas toujours quoi répondre, mais je sais écouter.
— Et si…
— Et si tu t’attaches à moi, puis que ta mère revient et t’emmène avec elle, je serai heureuse. Parce que tu seras de nouveau auprès de ta mère. Je viendrai vous voir, et toi, tu viendras passer tes vacances ici. Nous sommes de la même famille, Gabriel. Les gens d’une même famille ne disparaissent pas les uns de la vie des autres.
Le garçon ne répondit pas.
Il hocha à peine la tête.
Puis il recommença, plus nettement.
Une seconde plus tard, il enfouit son visage contre l’épaule de sa grand-mère et se mit à pleurer.
C’était la première fois depuis son arrivée.
Marguerite lui caressa les cheveux tout en regardant le chien.
— Quant à ce grand Touffu, je le ramène chez nous, déclara-t-elle. Il n’a plus à grelotter sous cette véranda. Il reste encore une niche dans la cour, celle de notre vieux César. Il faudra seulement réparer le toit. On s’en occupe ensemble ?
Gabriel leva vers elle ses yeux remplis de larmes.
— C’est vrai ?
— Bien sûr. Mais avant, nous l’emmènerons chez le vétérinaire, au bourg. Il faut examiner sa patte. Et il faudra aussi arranger sa fourrure. Pour le moment, ce n’est plus un chien, c’est une meule de foin.
Gabriel éclata de rire à travers ses larmes.
C’était son deuxième rire de la journée.
Ils réparèrent la niche le samedi suivant.
Marguerite tenait la planche pendant que Gabriel enfonçait les clous.
Deux fois, le garçon se tapa sur les doigts avec le marteau. Sa grand-mère souffla sur ses phalanges meurtries, exactement comme elle l’avait fait autrefois pour Claire, lorsqu’elle était petite.
Ils trouvèrent dans la remise un morceau de feutre bitumé pour couvrir le toit.
À l’intérieur, ils installèrent un vieux gilet matelassé et la toile de jute que Gabriel avait récupérée sous la véranda abandonnée.