Julien l’observait comme un élève terrifié à l’idée d’oublier une seule étape.
Puis il murmura :
— Jeanne… je n’y arriverai pas tout seul.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Mais tu n’es pas tout seul.
À partir de ce jour, Jeanne et Marcel passèrent chez eux presque quotidiennement.
Étape cinq. Tout un village choisit de le maintenir dans la vie
À Valbois, Mathieu devint rapidement l’enfant de tout le monde.
Madeleine venait l’examiner chaque semaine.
Hélène, l’institutrice, apportait les vêtements devenus trop petits pour son petit-fils.
Colette, qui élevait quelques chèvres, déposait régulièrement du lait frais.
Le maire aida Julien à trouver un emploi près du village afin qu’il n’ait plus besoin de repartir travailler plusieurs semaines loin de chez lui.
Son salaire diminua nettement.
Mais chaque soir, il ouvrait désormais la même porte et retrouvait son fils.
Peu à peu, Julien apprit.
Il lavait les langes.
Préparait les bouillies.
Reconnaissait à la manière dont Mathieu pleurait s’il avait faim, froid ou simplement besoin d’être pris dans les bras.
Et lorsqu’il fallait l’endormir, il fredonnait toujours la même mélodie.
Celle que Claire avait souvent chantée durant sa grossesse.
La nuit, Mathieu se réveillait plusieurs fois.
Parfois, lorsque rien ne semblait pouvoir le calmer, Julien l’enveloppait dans une couverture et sortait avec lui devant la maison.
Il levait les yeux vers le ciel.
— Tu vois toutes ces étoiles ? Là-haut, il y a ta maman. Regarde la plus brillante. C’est elle.
Mathieu ne comprenait évidemment rien.
Il se contentait d’agripper la chemise de son père entre ses petits doigts.
Pour son premier anniversaire, Marcel arriva avec une petite voiture en bois qu’il avait sculptée lui-même.
— Tiens. Un cadeau pour mon filleul.
Julien sourit malgré lui.
— Il n’est même pas baptisé.
— Alors il serait peut-être temps de s’en occuper.
Julien regarda le vieil homme.
— Vous voulez vraiment être son parrain ?
Marcel haussa les épaules.
— J’ai été le premier à le prendre dans mes bras dans ce champ. J’estime avoir gagné le poste.
Jeanne accepta de devenir sa marraine.
Après le baptême, ils se rendirent tous ensemble au cimetière.
Julien posa le petit Mathieu devant la tombe de Claire.
L’enfant tenait encore difficilement debout. Il attrapa donc le bord de la pierre pour garder l’équilibre.
— Ta maman est ici, murmura son père.
Mathieu tendit sa petite main vers la photographie de la jeune femme fixée sur la tombe.
Puis, sans raison apparente, il sourit.
Julien détourna la tête.
Il ne voulait pas que les autres voient ses larmes.
Étape six. Le secret de l’ancienne meule
Pendant longtemps, personne ne raconta précisément à Mathieu dans quelles circonstances il était né.
Mais les autres enfants connaissaient l’histoire.
Dans un village comme Valbois, les souvenirs ne disparaissent jamais vraiment. Les secrets changent seulement de bouche.
Un après-midi, Mathieu rentra de l’école avec la lèvre fendue.
Julien le vit immédiatement.
— Qui t’a fait ça ?
— Bastien.
— Pourquoi vous vous êtes battus ?
Le garçon hésita.
— Il a dit qu’on m’avait trouvé dans un champ comme un chien abandonné.
Julien ne répondit pas tout de suite.
Il fit asseoir son fils à la table de la cuisine, prit une cuillère froide et l’appliqua doucement contre sa lèvre.
Puis il déclara :
— On t’a effectivement trouvé dans un champ.
Mathieu se figea.
— Alors Bastien disait vrai ?
— Il s’est trompé sur la partie la plus importante. Personne ne t’a abandonné.
Ce soir-là, Julien lui raconta tout.
La journée glaciale.
La pluie qui ne cessait pas.
Claire qui avait compris que l’accouchement commençait trop tôt.
Son départ pour essayer de rejoindre le dispensaire.
Les contractions devenues trop fortes avant qu’elle puisse atteindre le village.
La vieille meule de foin près de laquelle elle avait accouché seule.
Le manteau qu’elle avait retiré de ses épaules malgré le froid pour y envelopper son fils nouveau-né.
Puis Marcel et l’homme qui l’accompagnait, partis chercher des champignons le lendemain, et qui avaient entendu dans le vent un bruit presque impossible à distinguer.
Mathieu écouta sans interrompre une seule fois son père.
À la fin, il resta longtemps silencieux.
— Maman est morte à cause de moi ?
— Non.
— Mais si je n’étais pas né, elle serait encore vivante.
Julien attrapa les épaules de son fils.
— Ne dis plus jamais ça.
Mathieu baissa les yeux.
— Mais…
— Ta mère n’est pas morte parce qu’elle t’a donné naissance. Elle est morte parce qu’elle était seule, loin de toute aide médicale. Et si toi, tu es vivant, c’est parce qu’elle t’a protégé jusqu’au dernier instant. Elle t’aimait plus que sa propre vie.
Mathieu fixa la photographie de Claire posée sur une étagère.
Puis il posa une autre question.
Une question que Julien redoutait depuis dix ans sans se l’être jamais avoué.
— Pourquoi tu étais parti ?
Julien sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
— Je devais travailler.
— Pour gagner de l’argent ?
— Oui.
— Et si tu étais resté à la maison ?