Elle accoucha seule au milieu d’un champ d’automne sous une pluie battante, mourut en serrant son nouveau-né contre elle, et ce n’est que le lendemain que deux cueilleurs de champignons entendirent ses faibles cris

La formation était éprouvante.

Mais une matière lui était particulièrement difficile : l’obstétrique.

Lors d’un cours consacré aux hémorragies survenant après un accouchement, Mathieu resta immobile sur sa chaise, les doigts serrés jusqu’à se faire mal.

Il savait que sa mère était morte d’une perte de sang massive.

Après le cours, il attendit que les autres étudiants quittent la salle puis s’approcha du professeur.

— Monsieur… je peux vous poser une question ?

— Bien sûr.

— Si un médecin avait été auprès d’elle, est-ce qu’on aurait pu la sauver ?

Le professeur fronça légèrement les sourcils.

— De qui parlez-vous ?

Mathieu raconta alors son histoire.

Le champ.

La pluie.

L’accouchement prématuré.

Claire.

Le manteau.

La nuit entière passée dehors.

Le professeur l’écouta jusqu’au bout.

Puis il répondit sans chercher à lui offrir une consolation facile.

— Une prise en charge médicale aurait peut-être changé l’issue. Mais sans dossier, sans analyses, sans examen et sans savoir exactement ce qui s’est produit, personne ne peut l’affirmer.

Mathieu resta silencieux.

Puis il demanda :

— Et un nouveau-né peut vraiment rester autant de temps dans le froid et survivre ?

— Dans de telles conditions, il faut une chance extraordinaire.

— Alors ma survie était un miracle ?

Le professeur secoua doucement la tête.

— Je dirais plutôt que vous avez bénéficié d’une suite d’événements exceptionnellement favorables.

Il marqua une pause.

— Ce que les gens appellent un miracle est parfois constitué de choses très ordinaires : un vieux manteau, un peu de foin, deux hommes qui passent au bon endroit et surtout leur décision de s’arrêter au lieu de poursuivre leur chemin.

Mathieu n’oublia jamais cette phrase.

Peu après, son choix devint définitif.

Il voulait travailler dans les urgences.

Ses camarades s’étonnaient.

— Pourquoi pas la chirurgie ?

Mathieu répondait toujours de la même manière :

— Parce que, parfois, ce qui compte le plus n’est pas de savoir faire quelque chose d’extraordinaire. C’est d’arriver à temps.

Étape dix. Le retour à Valbois

Vingt-sept ans après cet automne de pluie, Mathieu revint dans la région où il était né.

Cette fois, il était médecin.

On lui avait proposé un poste dans un grand établissement hospitalier.

Il refusa.

À la place, il choisit un service d’urgence couvrant plusieurs villages isolés, des fermes éloignées et des secteurs forestiers difficiles d’accès.

Dès son premier mois de garde, un appel arriva.

Une femme enceinte vivant dans une maison isolée près d’une exploitation forestière était en train d’accoucher beaucoup trop tôt.

Les pluies des jours précédents avaient transformé les chemins en rivières de boue.

À environ un kilomètre de la maison, l’ambulance s’enlisa.

Les roues patinaient sans avancer.

Mathieu regarda la route, saisit sa sacoche médicale et ouvrit la portière.

— On continue à pied.

Puis il se mit à courir.

L’ambulancière eut du mal à le suivre.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans la maison, une jeune femme était allongée sur le sol.

Son mari tournait autour d’elle, complètement paniqué.

— Docteur, je vous en supplie, sauvez-la !

Mathieu s’agenouilla près de la patiente.

— Sortez de la pièce. Laissez-nous travailler.

— Mais…

— Maintenant.

Vingt minutes plus tard, l’enfant naquit.

C’était une fille.

Elle cria presque immédiatement.

Mais la mère commença à perdre énormément de sang.

Mathieu n’eut pas besoin de réfléchir longtemps.

Ses gestes s’enchaînèrent.

Médicaments.

Contrôle de la tension.

Perfusion.

Surveillance constante.

Préparation du transport.

Pendant ce temps, un agriculteur du secteur réussit à tirer l’ambulance de la boue avec son tracteur.

La patiente fut finalement conduite à l’hôpital.

Et sauvée.

Quelques jours plus tard, son mari retrouva Mathieu dans un couloir.

— Docteur ?

Mathieu se retourna.

— Oui ?

L’homme s’approcha, visiblement ému.

— Dites-moi ce que je peux faire pour vous remercier.

Mathieu secoua la tête.

— Rentrez chez vous avec votre femme et votre fille.

— Mais…

— C’est tout ce que je vous demande.

L’homme finit par partir.

Mathieu resta seul.

Il s’assit sur un banc vide.

Et pour la première fois depuis très longtemps, il pleura.

Il ne pourrait jamais ramener sa propre mère.

Mais cette fois, une autre femme était rentrée vivante auprès de son enfant.

Étape onze. Trente ans plus tard

Jeanne atteignit l’âge de quatre-vingt-dix ans.

Pour son anniversaire, ses enfants, ses petits-enfants, plusieurs anciens voisins ainsi que Mathieu et son épouse se réunirent autour d’elle.

Mathieu avait lui-même deux enfants.

Pendant le repas, Jeanne l’observa longuement.

Il finit par sourire.

— Pourquoi vous me regardez comme ça ?

— Tu n’as presque pas changé.

— Depuis quand ?

— Depuis toujours.

Mathieu rit.

— J’espère quand même ne plus ressembler au bébé bleu qu’on vous avait apporté.

Jeanne secoua la tête.

— Ce sont tes yeux.

— Mes yeux ?

— Ceux de Claire.

Le sourire de Mathieu s’effaça légèrement.

— Vous connaissiez bien ma mère ?

— Pas autant que j’aurais voulu. Mais je n’ai jamais oublié son regard.