— Nous devons y retourner, déclara Julien en consultant sa montre. Les discours vont commencer. Bonne chance, Élodie. J’espère que ton… entreprise… finira par se développer un jour.
Ils s’éloignèrent.
Élodie resta assise, les yeux fixés sur ses mains. Un sentiment lourd montait lentement en elle, mélange amer de honte, de colère et de solitude.
Elle finit par se lever brusquement et se dirigea vers la terrasse. Elle avait besoin de quelques minutes seule, d’air frais et de silence pour reprendre le contrôle d’elle-même.
Dehors, tout était calme. Élodie posa les mains sur la balustrade, ferma les yeux et tenta de retenir ses larmes.
Elles coulèrent malgré tout sur ses joues.
— Tenez, je vous en prie.
Un homme qui se trouvait à quelques pas lui tendait un mouchoir propre.
Élodie se retourna. Elle découvrit un élégant quinquagénaire vêtu d’un costume coûteux qui lui allait parfaitement.
Elle prit le mouchoir et essuya délicatement ses yeux.
— Merci. Je suis désolée que vous ayez dû me voir dans cet état.
— Marc Delorme, se présenta-t-il. Et vous n’avez pas à vous excuser. Les mariages sont rarement dépourvus d’émotions.
— Élodie. Même si je crois que nous nous sommes déjà rencontrés. Il y a quelques années, à l’anniversaire de mon ex-mari. Vous vous souvenez ?
— Bien sûr. Si ma mémoire est bonne, vous travailliez dans la communication.
— C’est exact.
Elle lui rendit le mouchoir, mais il repoussa doucement sa main.
— Gardez-le. Si ma question n’est pas trop indiscrète, qu’est-ce qui vous a mise dans cet état ?
Élodie hésita. Pourtant, son besoin d’entendre enfin quelques paroles bienveillantes l’emporta sur sa prudence.
— Mon ex-mari vient de me faire comprendre qu’en trois ans, je n’avais rien accompli. Le pire, c’est qu’une partie de moi commence parfois à le croire.
— Permettez-moi de ne pas être d’accord.
Marc vint s’appuyer près d’elle contre la balustrade.
— Il y a trois ans, je me souviens d’une femme discrète, très réservée, qui semblait ne pas avoir confiance en elle. Ce soir, je vois une femme indépendante qui connaît sa valeur.
Il tourna légèrement la tête vers elle.
— Qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?
— J’ai beaucoup travaillé. J’ai d’abord été responsable dans une agence de communication, puis j’ai pris le risque de créer ma propre entreprise.
— Vraiment ? demanda-t-il avec un intérêt sincère. Et comment vont les affaires ?
— J’ai dix employés, un bureau en centre-ville et plusieurs clients importants. La semaine dernière, nous avons remporté un appel d’offres majeur.
— C’est impressionnant. Peu de personnes, à votre âge, auraient le courage de repartir de zéro et de bâtir quelque chose seules. Vous pouvez être fière de vous.
— Ou alors j’étais simplement désespérée, répondit Élodie avec un sourire triste.
— Ces deux sentiments sont parfois impossibles à distinguer.
Il marqua une courte pause.
— Votre agence accepte-t-elle encore de nouveaux clients ? Ma société cherche justement un partenaire dans le domaine de la communication.
Élodie adopta immédiatement un ton professionnel.
— Quel est votre secteur d’activité ?
— Delorme Bâtiment. Vous en avez certainement entendu parler.
Marc sortit une carte de visite de la poche intérieure de sa veste.
— Je suis le directeur général. Nous préparons une importante refonte de notre image. Je vous propose de nous rencontrer lundi afin d’en parler sérieusement.
Élodie déglutit nerveusement. Le nom de Delorme Bâtiment était connu de tous dans la région.
— Avec plaisir, répondit-elle en prenant la carte d’une main légèrement tremblante. Je viendrai volontiers.
— Très bien. Mais retournons dans la salle, sinon nous allons manquer le gâteau.
Ils rentrèrent au moment où les mariés commençaient à découper le gâteau à plusieurs étages, couvert de fleurs.
Marc tira une chaise pour Élodie, attendit qu’elle s’installe, puis prit place près d’elle. La conversation reprit naturellement.
Il se révéla cultivé, intelligent et doté d’un humour subtil. Élodie se surprit à rire plusieurs fois.
— Dans quelle région d’Italie êtes-vous partie l’année dernière ? demanda-t-il lorsqu’elle évoqua ses vacances.
— En Toscane. J’ai voyagé seule. J’aime beaucoup partir sans dépendre de personne.
— Vous êtes courageuse. Même si, parfois, les plus beaux souvenirs donnent envie d’être partagés avec quelqu’un de proche.
Une lueur chaleureuse passa dans ses yeux. Élodie sentit ses joues rosir.
À la table voisine, Julien les observait.
Le verre qu’il tenait n’était manifestement pas le premier. Son visage avait rougi, ses gestes étaient devenus brusques et nerveux.
Léa racontait avec enthousiasme quelque chose à de nouvelles connaissances, mais Julien ne l’écoutait plus. Son regard restait fixé sur Élodie et sur l’homme assis à ses côtés.
— Apportez-m’en un autre, ordonna-t-il à un serveur qui passait près de lui.
Marc se pencha vers Élodie et lui murmura quelques mots à l’oreille. Elle éclata de rire, d’un rire clair, naturel et libre.
Julien resserra ses doigts autour de son verre et le vida d’un trait.