— Vous serez donc certainement d’accord pour dire qu’une personne vraiment distinguée ne met la main ni dans le portefeuille des autres, ni dans leur lit.
Son sourire vacilla.
— Et votre magnifique oiseau épris de liberté, ai-je poursuivi, n’a pratiquement rien rapporté à la maison depuis trois ans. En revanche, il a régulièrement mangé, s’est habillé, conduit la voiture et profité des charges de l’appartement à mes frais. Vous appelez cela prendre son envol. Moi, j’appelle cela vivre aux crochets de quelqu’un.
Mireille inspira profondément, prête à prononcer un long discours sur mon matérialisme.
Mais j’ai levé un doigt.
— Puisque nous parlons de grandes choses… Vous répétiez toujours que le théâtre était un temple, n’est-ce pas ?
— Exactement ! s’empressa-t-elle de répondre. Le théâtre est un lieu sacré ! Les bassesses n’y ont pas leur place !
— Dans ce cas, il est étonnant que, lorsque vous travailliez au guichet, vous ayez reçu deux avertissements pour avoir vendu à des connaissances des billets de faveur en dehors de la caisse.
Mireille se figea.
— C’est une ancienne collègue de votre service du personnel qui me l’a raconté, ai-je ajouté.
Ma belle-mère avala de travers.
Sa main eut un mouvement brusque.
Un morceau de hareng glissa de sa fourchette et atterrit directement sur son chemisier parfaitement amidonné.
— C’est faux ! hurla-t-elle en saisissant une serviette. Des mensonges ! Des ragots colportés par des jaloux !
Elle entreprit de frotter la tache grasse, mais ne réussit qu’à l’étaler davantage.
À cet instant, Mireille ressemblait surtout à une poule plumée persuadée que personne autour d’elle n’était capable d’apprécier sa queue de paon.
Le vacarme attira Moustache dans la cuisine.
Mon vieux chat.
Intelligent, calme et patient.
Il ne supportait Julien que parce qu’il m’aimait.
Moustache s’approcha de mon mari et miaula doucement, espérant obtenir un morceau au passage.
Agacé par la scène et surtout par la tache sur le chemisier de sa mère, Julien repoussa soudain le chat du pied.
— Dégage ! Il y a déjà tes poils partout dans l’appartement ! On ne peut plus respirer !
Moustache fut projeté contre le réfrigérateur. Il heurta le flanc de l’appareil et alla se réfugier près du radiateur, en sifflant de terreur.
Et c’est alors que tout a changé.
Le silence tomba sur la cuisine.
Pas une simple pause gênante.
Un silence lourd, compact, comme si un mur de béton venait de se dresser entre nous.
Quelque chose s’éteignit définitivement en moi.
Jusque-là, tout au fond, il subsistait encore un peu de pitié.
Pour le pauvre Julien.
Pour l’absurde Sophie.
Même pour Mireille.
À présent, il n’en restait plus rien.
Seulement une lucidité glaciale.
Je me suis approchée de la table.
J’ai pris l’assiette de salade posée devant Julien.
Puis j’en ai vidé tranquillement tout le contenu dans la poubelle.
— Dehors.
Julien cligna des yeux.
— Quoi ?
— Vous sortez tous les trois de cet appartement.
Il tenta un sourire.
— Claire, arrête. Tout le monde est à cran. J’ai simplement effleuré le chat sans le vouloir. Parlons calmement…
— Dehors ! ai-je répété si fort que Sophie sursauta. Vous avez cinq minutes.
Mireille se leva d’un bond.
— Tu n’as aucun droit de mettre Julien dehors ! Il vit ici ! C’est ton mari ! C’est aussi chez lui ! Nous allons saisir la justice, tu verras…
— Asseyez-vous, Mireille, l’ai-je interrompue. Pour votre connaissance du droit, je vous mets une très mauvaise note.
Elle ouvrit la bouche.
— Julien n’est pas domicilié définitivement ici. Son autorisation temporaire a expiré il y a trois jours. Je ne l’ai volontairement pas renouvelée.
Mon mari se tourna brusquement vers moi.
— Quoi ?
— Je voulais te réserver une petite surprise. Elle est encore plus réussie que prévu.
— Claire…
— Cet appartement m’appartenait deux ans avant notre mariage. J’ai payé l’intégralité des travaux. Le carrelage de la salle de bains, les prises électriques, jusqu’au dernier interrupteur. J’ai conservé les factures, les relevés bancaires et tous les justificatifs.
Je regardai ma belle-mère.
— Et voici une petite leçon de droit. En règle générale, un bien possédé par l’un des époux avant le mariage reste sa propriété personnelle. Quant à celui qui prétend avoir financé d’importants travaux communs, il doit d’abord être capable de présenter des preuves.
Puis je me tournai vers Julien.
— Votre fils a justement un problème avec les justificatifs. Ses rares revenus ont toujours mystérieusement été transformés en nouvel équipement, en bière et en interminables « soirées avec les copains ».
Julien pâlit.
Il savait parfaitement que je disais vrai.
Pendant toutes ces années, les charges, les courses, la plupart de ses vêtements, les meubles et l’électroménager avaient été payés presque entièrement avec mon salaire.
— Claire… Sa voix changea immédiatement. Où veux-tu que j’aille ? Il est tard.
Et voilà. Le grand envol venait de prendre fin.
— Sophie vit en résidence, poursuivit-il d’un ton plaintif. Les hommes qui ne sont pas résidents n’ont pas le droit d’y entrer.