Il répétait que sa femme ne le comprenait plus, jusqu’au jour où je les ai vus ensemble et où j’ai compris que, dans sa vie, je n’étais pas l’amour… mais seulement les mardi et jeudi

Je m’efforçais de ne pas penser à sa femme.

Volontairement.

Mais la réalité trouvait parfois le moyen de s’infiltrer.

Il lui arrivait de l’appeler alors que j’étais dans la pièce.

Les conversations étaient brèves.

— Oui, je rentrerai plus tard. Une réunion. Non, pas trop tard. Je t’embrasse.

Je t’embrasse.

Ces mots me faisaient toujours quelque chose.

Il disait cela à sa femme.

Une minute plus tard, il m’embrassait.

Les mêmes lèvres.

La même expression.

Deux femmes.

J’avais besoin de croire que son baiser pour elle n’était qu’une habitude, tandis que celui qu’il me donnait était sincère.

Évidemment, c’était le mien que je considérais comme vrai.

Un soir, Julien est allé prendre une douche en laissant son téléphone sur la table de nuit.

L’écran s’est allumé.

Je n’avais pas l’intention de lire ses messages. Mais les mots sont apparus juste devant mes yeux :

« N’oublie pas le lait et le pain. Je t’embrasse. »

Quelques mots seulement.

Du lait.

Du pain.

Je t’embrasse.

Et pourtant, c’est précisément cette phrase qui m’a mise mal à l’aise.

Parce que le lait et le pain ont fissuré le mensonge confortable dans lequel je vivais.

Sa femme sans prénom est soudain devenue une personne réelle.

Une femme qui attendait son mari à la maison.

Une femme qui, le matin, verserait du lait dans une tasse.

Qui couperait du pain.

Qui lui écrirait : « Je t’embrasse ».

Et qui attendrait peut-être sa réponse.

Pendant longtemps, je me suis donné le beau rôle.

Aujourd’hui, je peux l’avouer sans détour.

C’était très confortable.

Moi, j’étais jeune, seule et amoureuse.

Lui, un homme marié malheureux, enfermé dans une situation dont il ne parvenait pas à sortir.

Et elle, une femme froide et ennuyeuse qui ne le comprenait plus depuis longtemps.

Dans ce triangle, je devenais automatiquement la meilleure.

La plus vivante.

La plus désirable.

La seule qui comptait vraiment.

Une seule personne connaissait l’existence de Julien : mon amie Claire.

Je lui avais tout avoué au bout d’un mois.

— Claire, il est marié.

Elle m’avait regardée sans ciller.

— Très bien. Et ensuite ?

— Il dit qu’il ne se passe plus rien avec sa femme. Ils vivent ensemble comme des voisins.

Claire avait soupiré.

— Ils disent tous ça.

— Mais lui, ce n’est pas pareil.

— Bien sûr. Ils disent tous qu’ils ne sont pas comme les autres.

Elle ne m’a jamais traitée de mauvaise personne.

Elle ne m’a pas fait la morale.

Elle ne m’a pas fait de scène.

Elle désapprouvait, tout simplement.

Et parfois, un silence désapprobateur fait bien plus mal qu’un reproche.

Après cette conversation, nous n’avons presque plus parlé de Julien pendant près de trois ans.

Nous continuions à nous voir.

Nous prenions des cafés.

Nous allions au cinéma.

Nous parlions du travail et de nos vies.

Mais une paroi de verre semblait s’être dressée entre nous.

Julien se trouvait de l’autre côté.

Je ne racontais rien.

Claire ne posait aucune question.

En trois ans, je n’ai jamais croisé sa femme.

Je ne connaissais pas son prénom.

Je ne savais pas son âge.

J’ignorais ce qu’elle faisait dans la vie.

Je ne savais pas si elle avait les cheveux longs ou courts.

Si elle était grande ou petite.

Mince ou ronde.

Julien ne me disait rien.

Et moi, je choisissais consciemment de ne pas demander.

Entre nous, une règle muette semblait avoir été établie :

elle n’existait pas.

Il n’y avait que nous.

Bien sûr, je me la représentais.

Surtout la nuit, après son départ.

Je restais allongée près de l’oreiller encore tiède et j’imaginais une femme vêtue d’une vieille robe de chambre, chaussée de pantoufles.

Une femme épuisée.

Terne.

Au regard éteint.

Toujours mécontente.

Une femme qui avait cessé depuis longtemps d’être intéressante et qui, pour son mari, n’était plus qu’un élément du mobilier.

J’avais besoin de la voir ainsi.

Sinon, toute mon histoire changeait de sens.

Si la femme de Julien était belle, douce, drôle et pleine de vie, alors qui étais-je, moi ?

Je n’étais plus la femme qu’il avait choisie.

Je devenais simplement celle auprès de qui il venait deux fois par semaine se distraire avant de rentrer chez lui.

Je ne pouvais pas supporter cette idée.

Puis je l’ai vue.

C’était au mois de mars.

Par hasard.

Je ne le suivais pas.

Je ne cherchais pas à vérifier ses mensonges.

C’était un samedi tout à fait ordinaire.

Dans un centre commercial.

Sur un escalator.

Je montais tandis que les gens descendaient sur celui d’à côté.

Et soudain, j’ai aperçu Julien.

Au début, je n’ai vu que lui.

Ses enfants étaient avec lui.

Le garçon de la photographie, mais plus âgé — environ douze ans — avec des écouteurs sur les oreilles.

La fillette, qui devait avoir neuf ans, tenait son père par la main.

Et à côté d’eux marchait une femme.

Sa femme.

Je ne l’ai pas reconnue grâce à une photo. Je n’en avais jamais vu.

Je l’ai reconnue à cause de la main de Julien.

Il avait posé la paume sur son épaule.

Un geste léger.

Familier.

Presque machinal.

Un geste qu’on ne peut pas vraiment jouer.

On touche ainsi quelqu’un qui fait partie de votre vie depuis des années.