— Je veux prendre la petite, dit Gérard d’une voix basse. Celle qui a cessé de parler après l’incendie.
La femme le dévisagea quelques secondes, comme si elle cherchait à savoir s’il plaisantait.
— Vous comprenez ce que cela implique ? Un enfant, ce n’est ni un meuble ni une tâche de plus à la maison. Les enfants peuvent être difficiles. Et dans son cas, ce sera encore plus compliqué. Elle ne parle pas du tout. Vous en avez conscience ?
— Oui, répondit Gérard. Moi non plus, je n’aime pas beaucoup parler. Peut-être qu’on arrivera à se comprendre.
Les démarches commencèrent. Des commissions vinrent inspecter la maison. Gérard rassembla des certificats, remplit des dossiers et passa plusieurs entretiens. Son logement était chaud, solide et suffisamment grand. Ses revenus étaient modestes, mais réguliers. Finalement, les services estimèrent que les conditions étaient convenables.
Lorsque la nouvelle se répandit dans le village, beaucoup conclurent que Gérard avait définitivement perdu la raison.
— À son âge, recueillir une enfant… disait Madeleine, une vieille voisine, près du puits. Et pas n’importe quelle enfant : une petite qui ne dit pas un mot, sortie d’un foyer. Qui sait ce qu’elle porte dans son histoire ?
— Lui-même n’est pas bavard, ricana Marcel, un voisin. Ils vont bien s’entendre. Deux pareils ensemble.
— Quel père fera-t-il ? s’indigna Claire, la vendeuse de l’épicerie. Il a toujours l’air d’un ciel d’orage. Pour lui arracher deux phrases, il faut attendre toute la journée. Il compte l’élever comment ? En silence ?
Gérard ne prêtait aucune attention aux commentaires. Il se mit à préparer l’arrivée de la petite fille.
Il remit en état la seconde chambre, une petite pièce située près du poêle, donc la plus chaude de la maison. Il y posa un tapis propre, un lit, une table basse et une lampe à abat-jour vert. Sur le rebord de la fenêtre apparut un pot de géranium. Gérard pensa que cette plante rendrait la pièce plus accueillante.
Puis il alla à l’épicerie et acheta, pour la première fois de sa vie, des livres pour enfants, un cahier de dessin et des crayons de couleur. Claire le regarda avec une stupéfaction sincère. D’ordinaire, Gérard n’achetait chez elle que le strict nécessaire. Cette fois, il resta longtemps devant le présentoir, choisissant soigneusement des livres pour une enfant.
Anna arriva vers le milieu du mois de mai. Elle était petite et très maigre. Ses cheveux blonds étaient attachés en deux fines nattes, et ses grands yeux gris observaient tout avec méfiance. Lorsqu’elle regardait Gérard, c’était du coin de l’œil, comme un petit animal effrayé.
Toutes ses affaires tenaient dans un vieux sac à dos : quelques robes, des collants et une paire de sandales.
Sophie Bernard, la travailleuse sociale, fit visiter la maison à l’enfant, examina les pièces avec attention, puis hocha la tête d’un air satisfait. Elle s’accroupit ensuite devant Anna et lui prit doucement les mains.
— Anna, je te présente Gérard Morel. À partir d’aujourd’hui, tu vas vivre chez lui. C’est un homme bon. Tu n’as pas besoin d’avoir peur.
La fillette leva les yeux vers l’homme. Gérard se tenait près de la porte, grand, un peu embarrassé, vêtu d’une chemise propre mais légèrement froissée, qu’il avait préparée spécialement pour son arrivée. Ses bras pendaient le long de son corps comme ceux d’un soldat au garde-à-vous.
Il aurait voulu dire quelque chose de chaleureux, quelque chose qui convienne à cet instant. Aucun mot ne lui venait.
— Bonjour, finit-il par murmurer.
Anna ne répondit pas. Elle ne parlait réellement pas.
Sophie soupira doucement, laissa les documents nécessaires, puis repartit après quelque temps. La fillette resta au milieu de la pièce, serrant son vieux sac contre elle.
Gérard se sentit complètement désemparé. Il n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire maintenant. Il avait rarement eu affaire à des enfants. L’homme regardait la petite, et elle le regardait en retour. Une minute passa, puis une deuxième.
— Tu as faim ?
Anna ne bougea pas.
— J’ai fait cuire des pommes de terre. Il y a du beurre. Et du lait. Du lait de chèvre. J’ai une chèvre.
Gérard parlait par phrases courtes et sèches, comme s’il fendait du bois plutôt que de s’adresser à une enfant. Anna s’assit sur un tabouret. Il posa une assiette devant elle. La fillette prit la cuillère et commença à manger lentement, avec application, sans presque jamais lever les yeux.
C’est ainsi que leur vie sous le même toit commença.
Les premiers jours furent difficiles, mais pas parce qu’Anna faisait des caprices ou causait des problèmes. Au contraire, elle était d’un calme extraordinaire. Elle ne disait pas un mot et observait tout avec une attention silencieuse.
Le matin, elle se levait, s’installait près de la fenêtre et regardait longtemps vers la forêt. Le soir, elle prenait l’un des livres que Gérard lui avait achetés. Il ne savait pas toujours si elle lisait vraiment. Elle tournait simplement les pages, une à une, sans se presser.