Tante Claire s’arrêta à l’endroit où s’élevait autrefois la clôture et observa en silence, pendant près de cinq minutes, un homme qu’elle ne connaissait pas lutter contre les orties.
Pour l’instant, les orties remportaient largement la bataille. À certains endroits, elles lui montaient presque jusqu’aux épaules. La faux les attaquait avec difficulté : les tiges étaient épaisses comme des crayons. Là où elle ne suffisait plus, l’homme prenait une hache.
— Mon garçon, finit par lancer tante Claire, tu sais depuis combien de temps cette maison est vide ?
— Je sais, répondit-il sans même se retourner.
— Douze ans.
— On me l’a dit.
Elle regarda le perron, puis le toit. Les plaques d’ardoise semblaient fissurées depuis l’époque des anciens propriétaires, et au-dessus de la remise, la toiture s’affaissait nettement.
— Et le fourneau, tu l’as vu ?
— Oui.
— Il est sur le point de s’écrouler.
— Je sais.
— Et le puits ?
L’homme se redressa et s’essuya le front avec sa manche.
— Je l’ai vu. Il est plein de vase.
— Et tu comptes en faire quoi ?
— Le curer.
Tante Claire plissa les yeux. Elle en avait déjà vu, des gens comme lui : ils arrivaient, achetaient de la peinture, posaient des fenêtres modernes, puis, après le premier hiver, revendaient le tout deux fois moins cher.
— On t’a parlé de l’hiver ?
— Un peu.
— « Un peu » ! s’exclama-t-elle en levant les mains. Quand la neige tombe, il arrive qu’on reste trois jours sans électricité. Parfois même une semaine. Il y en a tellement que, le matin, impossible d’ouvrir le portail avant d’avoir déblayé. Et après, il faut encore réussir à rejoindre la route principale.
L’homme posa sa hache, réfléchit un instant, puis demanda soudain :
— Votre miel est bon, par ici ?
Tante Claire resta déconcertée.
— Quel miel ?
— Du miel, tout simplement. Ma femme et moi voulons installer des ruches.
Elle le fixa comme s’il venait d’annoncer qu’il comptait élever des autruches. Elle resta encore un moment, puis tourna les talons et rentra chez elle.
Une heure plus tard, tout le village était au courant.
Et toute cette histoire avait commencé avec un pot de miel.
Julien l’avait acheté à l’automne, à une foire. Il passait simplement devant les étals lorsqu’il s’était arrêté sans trop savoir pourquoi. Il avait ramené le pot à la maison, l’avait posé sur la table de la cuisine, puis était allé prendre une douche.
Élodie dévissa le couvercle et se pencha pour en respirer le parfum. Alors, sans comprendre ce qui lui arrivait, elle se mit à pleurer.
Elle ne sut pas immédiatement pourquoi. Le pot sentait le tilleul, la cire et quelque chose qu’on ne trouvait plus en ville depuis une vingtaine d’années. Cette odeur lui rappelait le rucher de son grand-père, dans le village où elle passait tous ses étés lorsqu’elle était enfant.
Son grand-père Marcel possédait douze colonies d’abeilles. Il l’autorisait à s’approcher, lui apprenait à rester immobile et à ne pas agiter les bras. Un jour, il lui avait même confié un cadre entre les mains : il était lourd, chaud, vivant. Elle avait pris peur et failli le laisser tomber, mais Marcel s’était contenté d’éclater de rire.
Chaque automne, il mettait de côté un pot de trois litres rien que pour elle. Il collait une petite étiquette et écrivait au crayon : « Miel d’Élodie ».
Son grand-père mourut lorsqu’elle avait quatorze ans. Le rucher fut vendu à un voisin. Le pot, lui, resta.
Ce soir-là, Élodie et Julien parlèrent dans la cuisine jusqu’à près de trois heures du matin.
Leur existence ressemblait à celle de tant d’autres. Julien écrivait du code pour une grande entreprise. Il rentrait souvent tard et continuait encore à travailler sur son ordinateur. Élodie était comptable dans une petite société où le directeur pouvait se souvenir d’un rapport urgent dix minutes avant la fin de la journée.
Ils tenaient grâce au café et dormaient environ six heures par nuit.
Les week-ends ne les reposaient pas davantage. Courses, ménage, tâches accumulées… Puis, le dimanche soir, cette sensation familière revenait : le lendemain, tout recommencerait.
— Écoute, dit alors Élodie. Et si on le faisait vraiment ?
— Si on faisait quoi ?
— Si on vendait l’appartement et qu’on partait.
Julien resta longtemps silencieux.
Puis il répondit :
— Je ne démissionnerai pas avant mars. Et il faut commencer à chercher tout de suite, parce que les prix monteront au printemps.
Elle s’était préparée à toutes les réactions, sauf à celle-là.
Ils trouvèrent la maison rapidement. L’annonce ne comportait que trois photos et une seule phrase : « Maison en briques, travaux nécessaires. » Le prix était inférieur à celui d’une voiture d’occasion. Les formalités furent réglées en une demi-journée.
La première fois qu’ils s’arrêtèrent devant le portail, aucun des deux ne trouva immédiatement le courage de sortir de la voiture.