Ils avaient acheté une maison abandonnée pour recommencer leur vie, mais le vieux apiculteur leur légua bien plus que ses ruches : « Vous n’êtes pas mes concurrents… vous êtes mes héritiers »

Six mois plus tard, dix mille personnes la suivaient.

Les questions arrivaient de tout le pays.

Et surtout, les commandes de miel commencèrent à affluer.

Tante Claire était désormais si fière de ses voisins qu’on aurait dit qu’elle les avait elle-même élevés.

— Je vous l’avais bien dit dès le début : ce sont des gens formidables ! répétait-elle dès qu’elle en avait l’occasion.

Personne ne lui rappelait plus qu’elle avait autrefois parcouru le village en racontant que les citadins étaient étranges.

La troisième année, presque toute la région connaissait leur miel.

Un magasin du bourg commença à vendre leurs pots. Puis la cantine de l’école passa une commande. Certains clients venaient de très loin : ils avaient trouvé Élodie grâce à sa page et voulaient goûter précisément le miel de tilleul du village.

Désormais, les habitants les saluaient les premiers.

Ils venaient leur demander conseil.

On appelait Julien lorsqu’il fallait réparer une installation électrique ou remettre quelque chose en état. On demandait à Élodie de l’aide pour les dossiers, les formulaires et les démarches administratives.

Et parfois, les voisins passaient simplement pour boire un thé et bavarder.

Mais l’événement le plus important se produisit au mois d’août.

Auguste arriva tôt le matin.

Il était seul.

Il monta lentement les marches du perron et s’assit sur le banc.

Julien lui apporta du thé. Élodie prit place à côté de lui.

Le vieil homme resta longtemps silencieux.

Il regardait le rucher, où les abeilles tournaient déjà au-dessus des toits des ruches.

Enfin, il posa ses mains sur ses genoux et déclara :

— J’ai décidé de vendre mon rucher.

Julien se figea.

Élodie se tourna vivement vers lui.

— Le vendre ? demanda Julien. Pourquoi donc ?

— L’âge finit toujours par gagner, répondit calmement Auguste. J’ai soixante-treize ans maintenant. Mon dos me fait souffrir de plus en plus et mes jambes deviennent moins fiables. Il est temps pour moi de me retirer peu à peu.

Julien fronça les sourcils.

— Et à qui voulez-vous le vendre ?

Auguste regarda d’abord le jeune homme, puis Élodie.

— À vous.

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

— À nous ? répéta Élodie.

— À vous. Mais je ne veux pas d’argent.

Julien secoua la tête, troublé.

— Ce n’est pas possible. Il y a plus de vingt colonies, les ruches, le matériel… Cela représente une fortune.

— Ne commence pas, coupa Auguste. Vous avez déjà une dette envers moi.

— Quelle dette ?

— Une dette très simple. Continuez à vous occuper des abeilles, et nous serons quittes.

Il resta silencieux un instant, les yeux tournés vers les ruches.

— J’ai vécu avec ce rucher pendant quarante ans, reprit-il plus doucement. Et pendant ces quarante années, la même question m’a toujours poursuivi : à qui le laisserai-je ? Qui continuera ? Mon fils n’en veut pas. Mes petits-enfants non plus. Le vendre au premier venu, ce serait enterrer de mes propres mains un travail vivant.

Il soupira et passa sa paume sur son genou.

— Aujourd’hui, je suis tranquille. Vous êtes jeunes, vous avez de la force. Vous n’avez fui ni devant la maison, ni devant l’hiver, ni devant vos premières pertes. Et surtout, vous aimez les abeilles. Pas comme une simple source de revenus. Vous les aimez vraiment. Le reste, vous l’apprendrez.

— Mais quand même… commença Julien.

— J’ai dit que c’était décidé, interrompit sévèrement Auguste. On ne discute pas avec les anciens.

Il se leva avec difficulté et resta quelques secondes debout, le temps de redresser son dos.

Devant lui s’étendait le rucher. Derrière, le bois de tilleuls formait une ligne sombre. Plus loin brillait la rivière, tandis que les abeilles tournaient paresseusement au-dessus des prés.

Auguste contempla longtemps ce paysage, comme s’il lui faisait ses adieux.

Puis il dit :

— Je vous demande seulement une chose.

— Laquelle ? demanda Élodie.

— Chaque année, apportez-moi un pot du tout premier miel. Pas pour le vendre. Pour moi. Je veux pouvoir l’ouvrir, en respirer l’odeur et savoir que le rucher est toujours vivant.

Élodie ne put retenir ses larmes.

Elle se leva et le serra dans ses bras.

Auguste resta raide, visiblement peu habitué à ce genre de geste. Ses bras demeurèrent un moment le long de son corps, puis il posa maladroitement une main sur les cheveux de la jeune femme.

— Allons, allons, murmura-t-il. Ce n’est rien.

Et, contre toute attente, il se mit à pleurer.

Sans bruit.

Les larmes glissèrent simplement le long de ses rides, tandis qu’il détournait le visage pour ne pas être vu.

Un mois plus tard, la vente fut officiellement réglée.

Vingt-quatre colonies solides, en bonne santé et parfaitement préparées.

Avec les leurs, Élodie et Julien en possédaient désormais trente-deux.

Ce n’était plus un simple rucher installé derrière la maison.

C’était une véritable exploitation.

Le travail tripla.

Ils durent chercher de l’aide.

Ce fut Lucas, un jeune homme du village, qui accepta. Il courait déjà chez Auguste lorsqu’il était enfant et l’aidait à porter les cadres ou à réparer les ruches. Il connaissait beaucoup de choses et, surtout, les abeilles ne lui faisaient absolument pas peur.