Dans la cuisine, j’ai voulu lui préparer du thé. J’ai seulement oublié de faire bouillir l’eau. Elle a ri doucement. Durant quelques minutes, la maison a semblé presque normale — comme si j’étais réellement son mari, et non un homme qui se cachait sous son toit.
Puis mon téléphone a vibré.
Un message de Julien : « Alors, comment va ton plan retraite ? »
Yvonne souriait en regardant la tasse que je venais de poser devant elle. Lorsqu’elle m’a demandé si quelque chose n’allait pas, j’ai répondu que Julien racontait encore n’importe quoi.
Ensuite, je lui ai écrit : « Tout va très bien. Quand elle ne sera plus là, je serai à l’abri. »
Je me suis détesté pendant exactement deux secondes. Puis j’ai verrouillé mon téléphone, comme si ces deux secondes de honte pouvaient suffire à me rendre meilleur.
Trois matins plus tard, Yvonne a laissé tomber sa cuillère sur le sol de la cuisine. Je me suis retourné vers elle et l’ai vue agrippée au bord du plan de travail. Ses lèvres bougeaient, mais aucun son n’en sortait.
— Hé. Regarde-moi.
Ses genoux ont cédé. J’ai réussi à la retenir avant qu’elle ne tombe.
À l’hôpital, un médecin aux yeux fatigués m’a rejoint dans le couloir. Il m’a expliqué que son cœur n’avait pas tenu. Tout ce que j’ai réussi à murmurer, c’est :
— Elle mangeait simplement de la confiture…
Les funérailles ont eu lieu trois jours plus tard. J’ai porté le manteau qu’elle m’avait acheté. Chloé, la nièce d’Yvonne, l’a remarqué immédiatement.
— Bien sûr que tu es venu avec celui-là, a-t-elle dit.
— Il fait froid dehors.
Elle a secoué la tête.
— Non. Tu sais encore te servir d’elle.
Je lui ai rappelé que j’étais son mari. Chloé m’a regardé sans détour.
— Tu étais son projet.
Ses paroles m’ont fait plus mal que si elle m’avait traité de chasseur d’héritage, parce qu’une partie de moi savait qu’elle avait raison. Pourtant, sous la honte, une pensée insistante continuait de remuer : le testament.
Le lendemain matin, je me suis assis face à Maître Caron, l’avocat d’Yvonne. Il m’a annoncé que la maison revenait à Chloé. Les économies d’Yvonne seraient versées à une association caritative liée à la paroisse.
Ma gorge s’est serrée.
— Elle ne m’a rien laissé ?
Maître Caron a rajusté ses lunettes.
— Elle vous a laissé un objet personnel.
— Un chèque ?
— Une boîte à chaussures.
Il a posé devant moi une vieille boîte en carton. Sur le couvercle, le prénom « Damien » était écrit de la main soigneuse d’Yvonne.
Quand je lui ai demandé ce qu’elle contenait, l’avocat a répondu :
— Elle m’a demandé de vous dire que c’est exactement ce que vous vouliez vraiment.
Mes doigts étaient devenus raides lorsque j’ai soulevé le couvercle. La première chose que j’ai trouvée était une feuille imprimée, pliée en deux. Je l’ai dépliée.
Les mots que j’avais envoyés à Julien étaient là :
« Tout va très bien. Quand elle ne sera plus là, je serai à l’abri. »
Le silence du cabinet m’a enveloppé. Maître Caron m’a expliqué que mon téléphone s’était allumé sur la table de la cuisine alors qu’Yvonne se trouvait à côté. Elle avait vu suffisamment de choses pour comprendre. Elle avait recopié le message et demandé à l’avocat de le conserver dans la boîte.
Elle ne m’avait pas confronté. Elle voulait savoir ce que je ferais si personne ne me forçait à dire la vérité.
Sous le message se trouvait une pile de reçus : les chaussures, le manteau, la réparation de ma voiture, une consultation chez le dentiste et deux paiements de cartes de crédit. Sur chaque reçu, Yvonne avait ajouté une note manuscrite.
« Ici, tu as menti. »
« Pour cela, tu m’as remerciée. »
« Là, tu as failli me dire la vérité. »
Le dernier reçu concernait le manteau que je portais à son enterrement. À côté, elle avait écrit :
« Tu avais l’air honteux quand j’ai compris que tu avais froid, Damien. C’était la première expression sincère que j’aie vue sur ton visage. »
J’ai porté une main à ma bouche.
— C’était une punition ?
Maître Caron a secoué la tête avant de me tendre une enveloppe. À l’intérieur se trouvait une lettre d’Yvonne.
Elle écrivait que je pensais probablement qu’elle m’avait laissé sans rien. En réalité, elle m’avait laissé la vérité, parce que c’était la seule chose que je ne pourrais pas vendre.
Elle savait pourquoi je l’avais épousée. Elle le savait avant même la cérémonie à la mairie. Elle l’avait compris lorsque je souriais avec trop d’application à ses voisins et que je surveillais le nombre de boîtes de médicaments qui s’accumulaient dans la salle de bains.
Elle savait aussi pour mon message.
Mais elle avait également remarqué d’autres choses. Elle m’avait vu réparer la rambarde du perron de madame Moreau sans accepter le moindre paiement. Elle m’avait vu rester auprès d’elle pendant ses rendez-vous médicaux, même si les hôpitaux me rendaient nerveux. Elle m’avait vu préparer un thé exécrable le jour où ses mains tremblaient si fort qu’elle ne pouvait plus tenir la bouilloire.
« Tu n’as pas été bon avec moi, écrivait-elle. Pas entièrement. Pas honnêtement. Mais tu n’étais pas vide. »