Dans cette boîte se trouvaient des documents auxquels personne n’avait prêté attention depuis quatre ans.
Les invités partirent vers onze heures.
Sophie quitta l’appartement le lendemain matin après avoir embrassé sa mère avec ostentation.
Le lundi, je fis venir un serrurier.
Il arriva à neuf heures et installa une nouvelle serrure à la porte de notre chambre, celle de dix-huit mètres carrés.
Je le payai deux mille huit cents roubles. Il repartit avant midi.
La clé était unique.
Je la gardais sur moi.
— Là, tu vas trop loin, dit Julien le soir. Tu fais poser une serrure dans ton propre appartement ?
— Exactement. Dans mon propre appartement.
Le même jour, je commandai un extrait récent du registre immobilier.
Trois jours plus tard, je le reçus.
Je l’imprimai au travail et le plaçai dans la boîte contenant les papiers de mon grand-père.
Je ne savais pas encore pourquoi je faisais cela.
Je le fis tout de même.
La serrure devint le nouveau champ de bataille de Monique.
Elle tirait sur la poignée.
Criait qu’on la traitait comme une prisonnière.
Se plaignait à son amie de ces « méthodes de geôlier ».
Puis Julien partit en déplacement pour douze jours.
Il devait installer une chambre froide dans une autre ville et loger sur place, près de l’usine.
Il partit un mercredi matin.
Le septième jour, un jeudi calme, quelqu’un sonna à la porte.
J’ouvris en pensant trouver un livreur.
Un agent de quartier se tenait sur le palier. Il était jeune, une trentaine d’années, en uniforme, un dossier sous le bras.
Derrière lui se tenait madame Delorme, en chaussons.
— Lieutenant Antoine Morel, se présenta-t-il. Nous avons reçu un appel provenant de cet appartement. Puis-je entrer ?
Ma belle-mère apparut dans le couloir, entièrement habillée.
Jupe, chemisier, cheveux soigneusement coiffés.
Elle s’était préparée pour cette scène.
— Entrez, monsieur l’agent. Regardez vous-même. Une femme étrangère vit dans l’appartement de mon fils. Elle ferme une chambre à clé, m’empêche d’y entrer et persécute une personne âgée. Je demande qu’on prenne des mesures et qu’on la mette dehors.
Le mot « dehors » me frappa avec une violence presque physique.
Mes paumes devinrent froides.
C’était la sensation que j’éprouvais au laboratoire lorsque je faisais tomber une pièce presque terminée et comprenais qu’il était impossible de la sauver.
Madame Delorme resta dans l’encadrement de la porte, manifestement décidée à ne rien manquer.
Le lieutenant soupira.
— Commençons par le commencement. Qui vit ici ?
— Moi, répondit Monique. Monique Delorme. Je suis enregistrée à cette adresse. J’ai même le tampon correspondant dans mon passeport.
Elle lui tendit son document.
Il le consulta puis le lui rendit.
— Qui d’autre ?
— Mon fils Julien. Il est en déplacement. Et elle.
Il se tourna vers moi.
— Vous êtes ?
— L’épouse de Julien. Claire Martin.
— Avez-vous les documents concernant le logement ?
— Bien sûr.
J’allai chercher un tabouret, sortis de la mezzanine la boîte métallique à bonbons et la posai sur la table de la cuisine.
Le couvercle émit le même craquement que vingt ans plus tôt.
Le lieutenant disposa les papiers devant lui.
Puis il commença à les lire à voix haute.
Calmement.
Distinctement.
Comme s’il dressait un procès-verbal.
— Extrait du registre unifié de l’immobilier. Appartement d’une superficie de soixante-quatorze virgule deux mètres carrés. Titulaire du droit : Claire Martin. Nature du droit : propriété. Quote-part : totalité. Date d’enregistrement : 2019.
— Quoi ? souffla ma belle-mère.
Il poursuivit :
— Contrat de vente daté de la même année. Acheteuse : Claire Martin. Prix : quatre millions trois cent mille roubles.
Il tourna la page.
— Certificat d’héritage légal. Appartement de deux pièces situé en centre-ville. Héritière : Claire Martin. Année : 2014.
Puis il prit une autre feuille.
— Contrat de vente de cet appartement. Prix : quatre millions trois cent cinquante mille roubles. Relevés bancaires : les fonds ont été versés puis utilisés le même mois pour acheter le logement actuel.
Il leva les yeux.
— L’appartement a donc été acquis avec l’argent provenant de la vente d’un bien hérité. La situation paraît parfaitement claire.
La cuisine devint si silencieuse qu’on entendait le moteur du réfrigérateur.
— Ce n’est pas possible, murmura Monique. C’est l’appartement de mon fils. Julien a dit lui-même, en 2019 : « Nous avons acheté un appartement. » Il l’a dit lui-même !
— « Nous », c’était notre couple, répondis-je. Vous avez entendu ce qui vous arrangeait. En sept ans, vous ne vous êtes jamais demandé au nom de qui le logement était enregistré.
Ma belle-mère ne criait plus.
Elle regardait les documents.
Ses lèvres bougeaient sans produire de son.
— Avez-vous un document prouvant que vous êtes propriétaire ? lui demanda le lieutenant.
— J’ai mon adresse enregistrée ici !
— Être enregistrée à une adresse ne fait pas de vous sa propriétaire. Le droit de propriété est établi par ce document.
Il tapota l’extrait du doigt.