« L’appartement est assez grand pour ne pas rester vide » : quand son mari installa sa sœur chez eux sans lui demander son avis, Claire comprit qu’elle devait reprendre le contrôle de sa propre vie

Claire garda le silence quelques secondes. L’horloge accrochée au mur égrenait les secondes. Julien l’avait choisie autrefois, en affirmant qu’un intérieur devait posséder « un objet sérieux, pas une décoration sans valeur ». Ce soir-là, le bruit régulier des aiguilles lui parut exaspérant.

— Qui a invité Sophie à vivre dans cet appartement ? demanda-t-elle.

— Moi.

— Tout seul ?

— Qu’est-ce que tu voulais ? Que je demande la permission à des inconnus ?

Il esquissa un sourire ironique, mais comprit presque aussitôt qu’il était allé trop loin. Les joues de Claire se colorèrent légèrement. Son dos se redressa et ses mains se crispèrent sur ses genoux.

— Je suis une inconnue pour toi ?

— Ne recommence pas, soupira-t-il. Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— C’est pourtant exactement ce que tu viens de dire.

Julien se leva, traversa la pièce et s’arrêta devant la petite pièce qu’ils utilisaient depuis deux ans comme bureau. On y trouvait son bureau, une étagère étroite, la machine à coudre de Claire, des boîtes de tissus, une lampe de travail et une planche à repasser rangée derrière la porte.

Claire travaillait à domicile. Elle confectionnait sur commande des costumes de scène pour des troupes d’enfants et des studios privés. Ce n’était ni un passe-temps, ni une activité destinée à l’occuper le soir. C’était son métier, avec des tissus, des patrons, des essayages et des délais. Cette pièce n’était pas libre. Elle servait tous les jours.

— Je pense qu’il faudra vider le bureau, déclara Julien en regardant à l’intérieur plutôt que sa femme. On peut déplacer la table dans le salon. Les boîtes, pour l’instant…

Il parlait comme s’il réorganisait déjà les meubles dans sa tête. Claire mit quelques secondes à comprendre ce qui la bouleversait le plus : qu’il veuille installer sa sœur, ou qu’il dispose déjà de ses affaires sans même envisager de lui demander son avis.

— Les boîtes, pour l’instant, où ?

— On trouvera.

— Et mes commandes, tu vas aussi les « trouver » ?

Julien se retourna.

— Ne dramatise pas. Tu peux travailler dans la cuisine.

— Je cuisine dans la cuisine. Je travaille dans mon bureau.

— Tu travailleras ailleurs pendant quelque temps. Tes tissus ne vont pas disparaître.

Claire se leva lentement.

— Ce n’est pas une question de tissus. C’est une question de délais, de clientes, de mon travail. De mes mains, qui serviront à déplacer des cartons au lieu de coudre. Et plus largement, c’est une question de ma vie, Julien.

Il haussa les épaules avec irritation.

— Pourquoi seulement de la tienne ? C’est notre vie.

À cet instant, Claire comprit. Pas seulement ce qu’il comptait faire avec Sophie. Elle comprit quelque chose sur lui. Depuis longtemps, Julien repoussait les limites, centimètre après centimètre. Tout ce qui lui appartenait à elle devenait soudain « à eux » dès qu’il voulait en disposer : l’appartement, le bureau, son temps, son silence, et même le droit de décider qui franchirait leur porte.

— Non, dit-elle.

Julien cligna des yeux.

— Non quoi ?

— Sophie ne vivra pas ici.

Il eut un sourire incrédule, comme s’il venait d’entendre un enfant faire un caprice.

— Claire, ne sois pas ridicule. Tout est réglé. Elle déménage samedi.

— Alors tu l’appelleras samedi et tu lui diras que tu as décidé trop vite.

— Je ne lui dirai rien de pareil.

— Dans ce cas, je le ferai moi-même.

Il s’approcha brusquement.

— Tu t’entends parler ? Cette femme n’a nulle part où aller.

— Elle peut louer une chambre, retourner chez votre mère, aller chez une amie ou prendre un hôtel. Mais elle ne vivra pas ici.

— Qu’est-ce qui te prend ? C’est ma sœur.

— Et c’est mon appartement.

Les mots tombèrent, courts et parfaitement clairs.

Julien resta immobile.

Cette question n’avait presque jamais été évoquée entre eux. Pourtant, l’appartement appartenait bien à Claire. Elle l’avait reçu par testament de sa tante. Après les démarches de succession, les délais légaux, les travaux et les réparations, elle l’avait entièrement remis en état avant même de rencontrer Julien. Lorsqu’ils s’étaient mariés, il avait simplement emménagé chez elle.

Claire ne lui avait jamais reproché cette différence. Elle n’avait jamais séparé les pièces entre « les siennes » et « les leurs », ni rappelé qui figurait sur les documents de propriété. Elle trouvait humiliant de construire une vie commune en brandissant ce genre d’arguments. Mais ce soir-là, Julien l’obligeait à le faire.

Il passa la langue sur ses lèvres sèches.

— Voilà, on y est. Dès qu’une conversation devient sérieuse, tu te réfugies dans les papiers.

— Non. Je parle des papiers uniquement lorsque tu commences à disposer de ce qui ne t’appartient pas.

— Je suis quand même ton mari.

— Oui. Ton mari. Pas le propriétaire.

Son visage se durcit.

— Donc, selon toi, je ne suis personne dans cette maison ?

Claire secoua la tête.

— Je dis que tu n’as pas le droit d’y installer quelqu’un sans mon accord.

— C’est ma sœur, pas une inconnue ramassée dans la rue.

— Pour vivre dans mon appartement, elle est une personne étrangère si je ne l’ai pas invitée.