Julien expira bruyamment et saisit son téléphone.
— Très bien. Je ne laisserai pas Sophie dormir dehors à cause de tes caprices.
— Alors aide-la autrement. Mais ne la fais pas entrer ici.
— Tu me forces à choisir entre ma femme et ma sœur.
— Non. C’est toi qui m’as imposé une décision en espérant que je me taise.
La soirée se termina dans une dispute comme ils n’en avaient jamais connue. Ils ne hurlèrent pas au point d’alerter tout l’immeuble, mais leurs paroles furent lourdes, tendues, et leurs mains tremblaient malgré leurs efforts pour le cacher. Julien sortit deux fois fumer sur le palier, alors qu’il ne fumait d’habitude que dehors.
Quand Claire débarrassa la table basse, elle aperçut le carnet ouvert. Une ligne y était inscrite : « Samedi, midi — camion ? » Elle comprit alors que la situation était beaucoup plus avancée qu’elle ne l’avait imaginé. Julien ne se contentait pas d’en parler. Il préparait déjà le déménagement.
Cette nuit-là, ils dormirent séparément. Claire s’allongea sur le canapé-lit du bureau. Elle ne pouvait pas se résoudre à se coucher auprès d’un homme qui avait passé la soirée à lui répéter qu’elle « exagérait ». Le sommeil ne vint pas. Dans l’obscurité, elle repassa mentalement les derniers mois.
Julien demandait de plus en plus souvent conseil à sa mère sans elle. Sophie revenait constamment dans leurs conversations. Un jour, presque sans y penser, Julien lui avait demandé si elle avait besoin d’un deuxième jeu de clés, « au cas où la famille en aurait besoin ». Claire n’y avait pas prêté attention. Désormais, elle comprenait que ce n’était pas une remarque innocente.
Le lendemain matin, elle se leva avant lui, prépara de la bouillie, fit infuser du thé noir et s’assit à la table avec son téléphone. Elle ne cherchait pas à provoquer une scène. Elle voulait remettre de l’ordre.
Elle appela d’abord un serrurier et lui demanda s’il pouvait venir samedi après-midi. L’homme répondit qu’il le pourrait, à condition d’être prévenu le matin même. Claire sortit ensuite le dossier contenant les documents de l’appartement et le plaça dans le tiroir supérieur de la commode. Puis elle vérifia tous les jeux de clés.
Deux étaient bien là. Le troisième, celui de secours, avait disparu.
Le sang lui monta au visage. Elle ferma les yeux un instant, sa main agrippée au bord de la table.
Lorsque Julien entra dans la cuisine, elle l’attendait déjà.
— Où sont les clés de secours ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, répondit-il trop vite.
— Julien.
Il se servit du thé sans lever les yeux.
— Elles doivent être dans un tiroir.
— Elles n’y sont pas. Où sont-elles ?
Il posa sa tasse sur le plan de travail. La porcelaine tinta sèchement.
— Je les ai données à Sophie.
Tout devint clair. Il ne s’agissait plus d’une simple conversation ou d’un projet vague. Sa sœur avait déjà les clés de leur domicile, comme si la propriétaire de l’appartement n’était qu’un détail gênant.
Claire observa son mari quelques secondes, comme si elle cherchait à retrouver en lui l’homme qu’elle avait connu. Puis un calme étrange s’installa en elle. Ce n’était ni de la douceur ni de la chaleur. C’était le calme qui précède une décision définitive.
— Tu récupéreras ces clés aujourd’hui, dit-elle.
— Ne fais pas de scène.
— Aujourd’hui. Avant ce soir.
— Et si je refuse ?
Claire se leva.
— Alors je changerai la serrure aujourd’hui même.
Julien ricana.
— Ne commence pas ce cirque.
— Ce n’est pas un cirque. C’est mon appartement.
Il ne répondit pas. Il prit sa tasse et sortit sur le balcon. Claire resta devant la fenêtre, regardant le camion de ramassage des ordures entrer dans la cour, le gardien rassembler les feuilles mortes et une femme pousser une poussette tout en téléphonant. Une matinée parfaitement ordinaire. Chacun avait ses occupations. Et dans son propre logement, quelqu’un avait décidé de faire entrer une nouvelle habitante sans lui demander son accord.
Jusqu’au soir, Julien fit comme si rien ne s’était passé. Il sortit, revint, dîna et alluma la télévision. Claire garda elle aussi le silence. Elle termina de découper ses pièces de tissu et prépara un paquet pour une cliente.
— Tu as récupéré les clés ? demanda-t-elle finalement.
— Non, répondit-il sans quitter l’écran des yeux. Et je n’en ai pas l’intention.
— Je vois.
— Et arrête avec ça. Sophie n’est pas une voleuse. Pourquoi t’accroches-tu autant à ces clés ?
— Parce qu’une personne à qui je n’ai donné aucune autorisation ne doit pas pouvoir entrer chez moi.
— Tu deviens paranoïaque.
Claire acquiesça et se retira dans son bureau. Elle ferma la porte, prit son téléphone et appela Sophie.
— Bonsoir, dit-elle lorsque sa belle-sœur décrocha. Julien t’a-t-il expliqué que tu ne pourrais pas vivre chez nous ?
Un silence prudent suivit.
— Comment ça, je ne pourrais pas ?
— Très simplement. Je n’ai jamais donné mon accord.
— Julien a déjà tout décidé.
— Julien a décidé pour lui. L’appartement m’appartient et je refuse.
La voix de Sophie changea aussitôt. Elle devint plus aiguë, plus agressive.