Le richissime homme d’affaires avait renvoyé trente-sept nourrices… jusqu’à ce qu’une employée accomplisse enfin l’impossible auprès de ses six filles en guerre contre le monde

Je m’appelle Thomas Morel, j’ai trente-six ans et, un peu plus d’un an auparavant, j’ai perdu ma femme, Claire, emportée par un cancer foudroyant qui l’a détruite en à peine six mois. Depuis ce jour, mon existence et celle de mes six filles ont sombré dans un désordre que toute ma fortune n’a jamais réussi à réparer.

J’ai fondé une entreprise technologique dont la valeur dépasse le milliard. En apparence, je possède tout : une immense demeure dans un quartier résidentiel huppé, des voitures luxueuses et un compte bancaire capable de mettre plusieurs générations à l’abri. Pourtant, lorsque le cœur est vide, les pièces immenses et les chiffres alignés sur les relevés ne font que renvoyer l’écho du manque. Au cours des deux dernières semaines, trente-sept nourrices avaient franchi le portail de ma maison.

Certaines étaient reparties en larmes. D’autres avaient juré qu’elles ne remettraient jamais les pieds ici, même pour tout l’or du pays. L’agence de placement m’avait déjà inscrit sur sa liste noire. Pour eux, j’étais devenu le dossier impossible. Et je ne pouvais pas vraiment leur en vouloir. Ce n’était pas seulement ma faute, ni celle de mes filles. C’était la blessure laissée par Claire, une plaie invisible qui suppurait dans chaque pièce, comme un silence trop douloureux pour être nommé.

La maison qui résonnait autrefois de rires, de chansons et de l’odeur du pain chaud empestait désormais la peinture, les jouets cassés et les sanglots retenus. Mes filles… mon Dieu, mes filles. Camille, l’aînée, avait douze ans. Elle possédait l’esprit le plus vif que j’aie jamais rencontré chez une enfant et dirigeait ses sœurs comme un petit bataillon lancé dans une guerre contre le monde entier.

C’était elle qui, le jour des funérailles de sa mère, m’avait regardé droit dans les yeux avant de déclarer :

— Aucune femme ne prendra sa place, papa. Aucune.

Depuis, chaque nourrice qui passait la porte était considérée comme une ennemie à vaincre. Puis venaient les jumelles, Alice et Adèle, six ans toutes les deux. Deux petites filles capables de sourire avec innocence tout en préparant leur prochaine attaque. Elles glissaient des insectes en plastique dans les chaussures, collaient les portes et dissimulaient la nourriture dans les tiroirs.

Leur rire, lorsqu’elles montaient un mauvais coup, ressemblait presque à une armure dressée contre la douleur. Léa, dix ans, livrait un combat différent. Depuis la mort de Claire, elle s’arrachait des poignées de cheveux. Des plaques clairsemées apparaissaient sur son crâne, signes d’une anxiété que même les psychologues les plus coûteux n’étaient pas parvenus à enrayer. Emma, neuf ans, était terrassée par des crises de panique, surtout à la tombée de la nuit.

Il m’arrivait de l’entendre hurler le nom de sa mère depuis l’autre bout du couloir. Je restais alors figé devant sa porte, incapable de savoir comment la soulager. Zoé, huit ans, avait recommencé à faire pipi au lit. Ce n’était ni un caprice ni un accident, mais la manifestation d’une peur profonde et d’une régression émotionnelle qu’elle ne contrôlait plus. Et puis il y avait la petite Rose, trois ans, qui ne parlait presque plus depuis la disparition de sa mère. Elle murmurait à peine quelques mots et n’acceptait de manger que lorsqu’elle s’endormait.

Ce jour-là, je regardais par la fenêtre la dernière nourrice courir jusqu’au taxi. Son uniforme était déchiré et ses cheveux avaient été teints en vert, conséquence d’une farce particulièrement cruelle des jumelles. La honte et le désespoir se mêlaient dans ma poitrine.

Trente-sept femmes en quatorze jours. Trente-sept départs, accompagnés de la même phrase. Mes filles n’avaient pas besoin de davantage de discipline. Elles avaient besoin d’une mère, et je n’en avais aucune à leur offrir.

Mon assistant personnel, Antoine, m’appela alors que je suivais encore des yeux le taxi qui s’éloignait.

— Monsieur Morel, il n’y a plus aucune agence à contacter. Les dernières nous ont classés dans la catégorie des familles sans solution.

— Alors nous avons épuisé toutes les options professionnelles, répondis-je d’une voix lasse.

Il hésita avant de reprendre :

— Il reste peut-être une possibilité, monsieur.

— Laquelle ?

— Engager une femme de ménage. Au moins pour maintenir la maison en état pendant que nous cherchons une autre solution.

Je poussai un long soupir. À cet instant, tout ce qui pouvait ramener ne serait-ce qu’un peu d’ordre ressemblait à un miracle.

— Faites-le. Qu’elle soit la bienvenue, quelle qu’elle soit.

À quelques kilomètres de là, dans un petit logement, une jeune femme nommée Lucie Bernard se réveilla à cinq heures et demie du matin. Elle avait vingt-cinq ans et connaissait l’épuisement permanent de ceux qui travaillent pour deux tout en continuant de rêver pour dix. Son père était un maçon à la retraite. Sa mère vendait des confiseries. Depuis ses dix-huit ans, Lucie nettoyait des maisons afin de financer des cours du soir en psychologie de l’enfant.