— Maman…
— Non, ma chérie. Enlève ce tableau.
— C’est chez toi.
— Et ce sont nos invités.
— Ils sont tes invités presque tous les week-ends depuis deux mois.
Maman a baissé la voix, comme si Claire pouvait entendre notre conversation à travers le plafond.
— On ne peut pas inviter des gens, puis leur distribuer des corvées.
Je l’ai fixée.
— Pourquoi pas ?
— Parce qu’on ne traite pas ses invités comme ça.
— Et on traite comment une hôtesse qui lui demande de déplacer ses propres fleurs ?
Maman a serré les lèvres.
— Claire ne voulait pas me faire de peine.
— Pourtant, tu as déplacé les bacs.
— Ce n’est pas important.
— Dans ce cas, remets-les où ils étaient.
Maman a jeté un regard vers la fenêtre.
Je connaissais ce regard. Elle ne pensait pas aux fleurs. Elle calculait déjà le nombre de conversations gênantes qu’il faudrait supporter si elle admettait qu’elle voulait ses géraniums à l’endroit qu’elle leur avait choisi.
— Je ne te laisserai pas te brouiller avec ta belle-mère à cause de moi, a-t-elle murmuré.
— Je ne cherche pas la dispute. Je veux simplement mettre fin à une situation qui dure depuis trop longtemps.
Maman a tendu la main vers l’éponge posée à côté du tableau.
J’ai éloigné celui-ci.
— Juste pour une journée, ai-je insisté. Essayons de vivre une journée où chacun s’occupe de ses propres affaires.
— J’aime prendre soin des gens.
— Je le sais. Mais cela ne signifie pas que tu dois devenir leur domestique.
À son expression, j’ai compris que le dernier mot l’avait atteinte.
À cet instant, des pas ont résonné à l’étage.
Maman a regardé le tableau une nouvelle fois.
— Mon Dieu…
Un quart d’heure plus tard, Claire est descendue. Elle portait une tunique de lin légère et des sandales. À la voir, elle avait déjà prévu de passer la journée sur la terrasse.
Elle s’est dirigée vers la cafetière.
Elle était vide.
À côté de moi, maman a fait un mouvement presque imperceptible. J’ai posé doucement les doigts sur son poignet.
Claire a ouvert un placard, puis un autre.
— Le café n’est pas encore prêt ?
— Pas encore, ai-je répondu.
Elle a regardé ma mère.
— Ah…
Puis ses yeux sont tombés sur le tableau.
Elle a parcouru la liste.
Ensuite, elle l’a relue.
Et elle a éclaté de rire.
— C’est quoi, ça ?
— La répartition des tâches pour le week-end.
— Je vois bien, a répondu Claire.
— Le petit déjeuner est pour toi ce matin.
Elle m’a regardée comme si je venais de lui demander de refaire toute la toiture.
— Tu es sérieuse ?
— Absolument.
Son sourire s’est effacé.
— Mais ta mère nous a invités.
Avant que je puisse répondre, Mathieu est entré dans la cuisine.
Il a lu le tableau, puis il m’a regardée.
La veille, je lui avais dit que je ne supporterais plus de voir sa mère épuiser la mienne. Mais je ne lui avais pas parlé du tableau.
Claire s’est tournée vers son fils.
— Apparemment, c’est moi qui prépare le petit déjeuner.
Mathieu a hésité.
Cette brève seconde m’a semblé interminable.
Puis il a répondu :
— D’accord.
Claire l’a dévisagé.
— D’accord ?
— Oui. Et je débarrasserai ensuite.
Elle a croisé les bras.
— Quand les gens viennent chez moi, je ne les accueille pas avec une liste de corvées.
François descendait justement l’escalier. Il s’est arrêté sur la dernière marche.
Mathieu a regardé sa mère.
— Non. Papa fait généralement les courses, je prépare souvent le petit déjeuner et tout le monde débarrasse. Tout le monde sauf toi.
Claire s’est retournée vers son mari.
François a haussé les épaules, mal à l’aise.
— C’est vrai que je fais les courses.
— Ce n’est pas le sujet, a protesté Claire.
Mais c’était précisément le sujet.
Claire se considérait comme une hôtesse parfaite. Elle me l’avait répété plusieurs fois. Elle imaginait les repas, choisissait les fleurs de table, mettait de la musique et installait les invités.
Le travail concret, lui, était accompli par les autres.
Peu à peu, je crois que chacun dans la pièce a compris ce que cela signifiait. Maman a pourtant essayé d’apaiser l’atmosphère.
— Je peux faire rapidement des œufs au plat, a-t-elle proposé.
— Non, ai-je répondu fermement.
Claire m’a lancé un regard furieux.
Puis elle a ouvert le réfrigérateur.
— Très bien. Où sont les œufs ?
À neuf heures, nous avions pris le petit déjeuner.
Il n’y avait eu aucune catastrophe. Claire n’avait empoisonné personne et personne n’était resté affamé.
Elle avait préparé des œufs brouillés et des tartines. Les œufs étaient un peu trop cuits. Elle avait demandé où se trouvait le beurre, alors qu’elle voyait chaque week-end maman le sortir du même compartiment. Ensuite, elle avait cherché la poêle et la spatule.
Trois fois, maman s’était levée pour l’aider.
Trois fois, je lui avais demandé de se rasseoir.
Après le repas, Claire avait laissé son assiette sur la table, par habitude.
Mathieu a regardé l’assiette.
Puis sa mère.
Claire est revenue la prendre.
J’aurais dû me réjouir de cette petite victoire.
Pourtant, je me sentais épuisée.
Maman, elle, avait l’air malheureuse.
À l’heure du déjeuner, j’ai compris que ces nouvelles règles étaient difficiles pour quelqu’un d’autre que Claire.