— Quel ancien mari ?
— Julien Morel a été son époux.
— C’est impossible.
— Pourquoi ?
— Alice ne s’est jamais mariée.
Marianne secoua lentement la tête.
— Elle vous a menti.
Je sentis mon cœur accélérer.
— Comment le sais-tu ?
— J’ai vu une copie de leur certificat de mariage.
Je dus m’asseoir.
La femme avec qui je vivais depuis trois ans m’avait toujours raconté qu’avant moi, elle n’avait eu que quelques histoires sans importance.
Pas de mari.
Pas de divorce.
Et voilà que cet ancien époux existait bel et bien.
Pire encore : Alice le rencontrait en secret.
Et mon argent était versé sur son compte.
— Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?
Marianne se couvrit le visage de ses mains.
— J’avais besoin de ce travail.
— Ce n’est pas une réponse.
Elle leva vers moi ses yeux rougis.
— Alice aidait ma mère.
— Comment ?
— Ma mère est gravement malade. Il fallait payer ses soins. Alice l’a appris.
— Et ensuite ?
Marianne peina à prononcer la suite.
— Elle m’a proposé de prendre les frais médicaux en charge si je l’aidais.
— À faire quoi ?
— À vous surveiller.
Je la regardai, incapable de croire ce que j’entendais.
— Quoi ?
— Je devais lui dire qui vous appelait. Quelles lettres vous receviez. Quand vous voyiez vos enfants. Quels médicaments vous preniez. Quels documents l’avocat vous apportait.
J’eus la nausée.
— Et tu as accepté ?
Marianne baissa la tête.
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
— Plusieurs mois.
Je me levai et lui tournai le dos.
Je ressentais du dégoût.
Pour Alice.
Pour Marianne.
Mais surtout pour moi-même.
Je me croyais suffisamment expérimenté pour ne pas me laisser tromper. J’avais passé quarante ans dans les affaires. Je savais repérer les mensonges des partenaires et les manœuvres des employés malhonnêtes.
Mais dès qu’il s’agissait de quelqu’un que je voulais aimer, je devenais incapable de voir l’évidence.
— Pourquoi parler maintenant ?
— Parce que tout est allé trop loin.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Marianne jeta un regard vers l’escalier.
— Alice comptait vous donner un comprimé aujourd’hui.
— Quel comprimé ?
— Je ne sais pas.
— Alors pourquoi penses-tu qu’il était dangereux ?
— Parce que j’ai entendu sa conversation avec Julien.
— Qu’a-t-elle dit ?
Marianne baissa encore la voix.
— « Après cela, il sera beaucoup plus calme et il signera tout sans poser de questions. »
Je n’eus pas le temps de répondre.
Une porte s’ouvrit à l’étage.
Des pas résonnèrent dans l’escalier.
Quelques secondes plus tard, Alice apparut.
Elle tenait un verre d’eau dans une main.
Dans l’autre, un petit comprimé blanc.
— Michel, tu es déjà levé ?
Elle aperçut Marianne.
Elle s’arrêta.
Son sourire s’effaça peu à peu.
Je fixai le comprimé.
Et, pour la première fois depuis trois ans, j’eus réellement peur de me trouver auprès de ma propre épouse.
Chapitre 4. La vérité la plus terrible n’était pas celle que je redoutais
Alice descendit lentement.
— Michel, tu as mal dormi.
Elle me tendit le verre.
Je ne le pris pas.
— Merci. Plus tard.
— Tu devrais prendre un calmant.
Mon regard se posa sur le comprimé.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je viens de te le dire.
— Qui te l’a prescrit ?
Elle se figea.
— Un médecin.
— Lequel ?
Alice souffla, visiblement exaspérée.
— Michel, qu’est-ce qui se passe ?
Marianne intervint alors :
— Il faut appeler la police.
Alice se retourna brutalement.
— Tu es devenue folle ?
Comme pour répondre à ses paroles, la sonnette retentit.
Une fois.
Puis une deuxième.
Et une troisième.
Le visage d’Alice devint livide.
Et, sans savoir pourquoi, je compris déjà qui se trouvait derrière la porte.
Mon fils Paul se tenait sur le seuil.
À côté de lui, deux policiers.
— Papa…
Il me serra dans ses bras avec une force qu’il n’avait plus manifestée depuis des années.
— Pourquoi ne nous as-tu rien dit ?
Plus tard, j’appris que Marianne était revenue chez moi après avoir déjà contacté Paul.
Elle lui avait envoyé les photographies des documents, du transfert bancaire et d’une conversation qu’elle avait réussi à conserver.
Mon fils n’avait pas attendu.
Il avait pris le premier train et demandé de l’aide dans la foulée.
Durant les heures qui suivirent, ma maison cessa d’être un foyer.
Elle devint un lieu d’inspection où l’on vérifiait des documents, des téléphones et des opérations bancaires.
Assis dans mon propre fauteuil, je regardai ma vie conjugale de trois ans se désagréger morceau par morceau.
La vérité était à la fois plus effrayante et plus simple que mes soupçons.
Oui, Julien Morel était bien l’ancien mari d’Alice.
Oui, elle m’avait caché ce mariage.
Oui, ils continuaient à se fréquenter.
Oui, des mouvements financiers suspects et des documents nécessitant une enquête avaient été découverts.
Mais une chose ne fut pas confirmée.
Alice n’avait pas l’intention de me tuer.
Le comprimé n’était qu’un anxiolytique ordinaire.
Lorsque je l’appris, je ressentis un soulagement inattendu.
Puis je ricanai amèrement.
Jusqu’où un mariage doit-il sombrer pour qu’un homme soit soulagé d’apprendre que sa femme ne prévoyait finalement pas de le tuer ?