Depuis que je suis enfant, mon nez a toujours été une source de plaisanteries cruelles.
Tout avait commencé au collège.
— Regardez, le bec est arrivé ! criaient les garçons dès que j’entrais dans la salle de classe.
Les filles glissaient sur ma table des dessins de sorcières. Un jour, quelqu’un avait même écrit sur le miroir des vestiaires :
« Camille, aucun garçon ne pourra jamais t’aimer. »
Avec le temps, j’ai appris à faire semblant de ne pas entendre.
Je ne me laissais photographier que sous un angle précis. Quand je parlais, je tournais légèrement la tête. Dans les vitrines, j’évitais soigneusement mon reflet, de peur de croiser mes propres yeux.
Puis Julien est entré dans ma vie.
Il a été le premier homme capable de me regarder longuement en face sans jamais détourner les yeux.
— Tu es belle, me répétait-il souvent. Tu n’as absolument rien à changer.
Nous nous sommes mariés et avons vécu ensemble pendant huit ans. Julien ne s’était jamais moqué de mon apparence. Il ne m’avait jamais demandé de me cacher lorsqu’un proche sortait son téléphone pour prendre une photo.
Pourtant, les voix du passé continuaient de résonner dans ma tête.
Quand mes collègues proposaient une photo de groupe, je trouvais souvent un prétexte pour m’éclipser, prétendant que je ne me sentais pas bien.
Il m’arrivait même de me lever au milieu de la nuit, de m’approcher du miroir et de masquer une partie de mon visage avec mes doigts, en imaginant ce que je serais devenue avec un nez plus petit et plus droit.
Pendant plusieurs années, j’ai mis de l’argent de côté en secret pour subir une opération de chirurgie esthétique.
Lorsque j’ai enfin réuni la somme nécessaire et fixé une date, la réaction de Julien n’a pas été celle que j’espérais.
— Camille, tu es certaine de vouloir faire ça ? m’a-t-il demandé en serrant ma main.
— Oui. Je le fais pour moi.
Il m’a observée en silence pendant un long moment, puis il a fini par acquiescer.
L’intervention s’est déroulée sans complication.
À mon réveil, mon visage était très gonflé et mon nez entièrement recouvert d’un pansement épais. Le docteur Morel m’avait prévenue qu’il faudrait attendre plusieurs semaines avant de pouvoir juger le résultat définitif.
Julien est venu me chercher à la clinique.
Durant presque tout le trajet, il n’a pas prononcé un mot. Une main restait posée sur le volant, tandis que l’autre venait parfois serrer mes doigts.
— Est-ce que ça va ? lui ai-je demandé.
— Je suis simplement très fatigué, a-t-il répondu brièvement.
Pourtant, dès que j’ai franchi le seuil de notre maison, j’ai compris que quelque chose avait changé.
Le grand miroir qui se trouvait au-dessus de la cheminée du salon avait disparu.
Celui du couloir aussi.
Je me suis dirigée aussitôt vers la salle de bains.
La porte miroir de l’armoire à pharmacie avait été démontée. Dans la chambre, le grand miroir en pied n’était plus là.
Même la surface vitrée de la table basse avait été recouverte d’un drap blanc.
— Qu’est-ce qui s’est passé ici ? ai-je murmuré.
Julien se tenait dans l’encadrement de la porte. Son visage était livide.
— J’ai tout retiré.
— Tous les miroirs ?
— Pour l’instant, il vaut mieux que tu ne te voies pas.
J’ai laissé échapper un rire nerveux.
— Le médecin m’a expliqué que le gonflement serait important. Je m’y attendais.
— Ce n’est pas à cause du gonflement.
Sa voix tremblait légèrement.
J’ai fait un pas vers lui.
— Alors pourquoi ? Qu’est-ce que tu me caches ?
Julien a fermé les yeux.
— Pendant l’opération, le médecin a découvert quelque chose d’étrange…
Il allait poursuivre lorsqu’un coup violent a retenti à la porte d’entrée.
Puis un deuxième.
Et un troisième.
Lents, lourds, insistants.
Julien a brusquement rouvert les yeux.
À son expression, j’ai compris qu’il savait parfaitement qui se trouvait derrière la porte.
— N’ouvre pas, a-t-il soufflé.
Mais je me dirigeais déjà vers l’entrée.
Lorsque j’ai ouvert, je suis restée pétrifiée.
Ma mère se tenait sur le perron.
Claire tenait entre ses mains une vieille enveloppe aux bords jaunis. Ses yeux étaient rougis par les larmes et ses lèvres tremblaient si fort qu’elle n’a pas réussi à parler tout de suite.
— Maman ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
Elle a regardé par-dessus mon épaule, vers Julien.
— C’est lui qui m’a appelée, a-t-elle finalement dit. Il m’a expliqué qu’il n’était plus possible de continuer à te cacher la vérité.
— Quelle vérité ?
Ma mère est entrée, mais elle n’a même pas essayé de m’enlacer.
Elle s’est assise sur le canapé et a posé l’enveloppe avec précaution sur la table basse.
Julien a refermé la porte derrière elle.
— Camille, a-t-il commencé, je t’en prie… écoute-nous jusqu’au bout avant de dire quoi que ce soit.
— Non. Vous allez m’expliquer immédiatement ce qui se passe.
Claire a ouvert l’enveloppe et en a sorti un ancien document médical.
En haut de la page figuraient mon nom et une date.
J’avais treize ans.
— C’est le compte rendu du jour où tu étais censée être tombée dans l’escalier de l’école, a dit ma mère d’une voix presque inaudible.