Cinq minutes plus tard, une femme d’une trentaine d’années apparut derrière les portes vitrées, poussant un chariot de ménage.
Elle s’arrêta dès qu’elle me vit.
Son regard tomba aussitôt sur le pull que je tenais sur mon bras.
— Vous devez être Claire.
Je n’aimai pas du tout qu’elle connaisse mon prénom.
— Vous avez donné ce pull à Julie. À ma petite-fille.
— Vous devez être Claire.
— Oui.
— Pourquoi ?
Nadia jeta un regard nerveux vers l’accueil.
— Peut-être pourrions-nous nous asseoir dans un endroit plus calme ?
— Non.
Elle haussa légèrement les sourcils.
— J’ai attendu quarante ans que quelqu’un accepte enfin de me dire la vérité. Vous allez parler ici.
Elle déglutit.
Je levai le pendentif en bois.
— Qui vous a donné ce pull ?
— Ma mère.
— Comment s’appelle-t-elle ?
Nadia hésita.
Je m’avançai d’un pas.
— Ne m’obligez pas à vous arracher chaque mot.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Élise.
Je l’observai attentivement. Elle ne ressemblait pas trait pour trait à ma sœur.
— Élise est votre mère ?
— Oui.
— Elle est vivante ?
— Oui.
Je m’assis sur la première chaise venue.
J’avais imaginé toutes sortes de fins pour l’histoire d’Élise. Aucune ne ressemblait à celle-là.
— Et Julien ? C’est votre père ?
— Oui. Ils ont vécu ensemble pendant plusieurs années.
Je regardai le pull.
— Élise n’est donc jamais rentrée chez elle pendant tout ce temps ?
Nadia inspira profondément.
— Si.
Je relevai brusquement la tête.
— Quand ?
— En 1992.
Six ans après sa disparition.
Élise avait vingt-deux ans.
— Comment le savez-vous ?
— Parce qu’elle m’a emmenée avec elle.
Je la fixai.
— Quoi ?
— J’avais deux ans. Je ne me souviens évidemment pas de cette visite.
— Alors racontez-moi seulement ce qu’Élise vous a dit. Rien de ce que vous avez imaginé plus tard.
Nadia hocha la tête.
— Maman racontait que, le jour de votre anniversaire, Julien était venu chez vous. Sa famille devait quitter la ville et il avait proposé à Élise de partir avec eux.
— Elle est simplement partie ?
— Pas exactement.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Votre père les a surpris près de la maison.
Mes doigts se resserrèrent autour du pull.
— Et qu’est-ce qui s’est passé ?
— Maman disait qu’ils s’étaient disputés. Votre père lui aurait déclaré que si elle partait avec Julien, elle ne devait même pas espérer revenir un jour.
J’entendis aussitôt la voix de mon père dans ma tête. Non pas parce qu’il m’avait déjà prononcé ces mots, mais parce qu’ils lui ressemblaient terriblement.
— Qu’a fait Élise ?
— Elle a cru qu’il cherchait seulement à lui faire peur.
— Et ensuite ?
— Elle est partie.
Je détournai le visage.
Pendant toutes ces années, je m’étais imaginé qu’Élise avait été emmenée contre son gré. Je n’avais jamais envisagé qu’elle ait pu partir dans un accès de colère, persuadée qu’elle pourrait réparer les choses plus tard.
— Combien de temps est-elle restée avec Julien ?
— Plusieurs années. Je suis née quand elle avait vingt ans.
— Et qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
— Ils ont grandi. Maman s’est lassée de fuir son passé. Julien, lui, ne le voulait pas.
— Elle a alors décidé de revenir ?
— Pas tout de suite. À ce moment-là, revenir aurait signifié reconnaître qu’elle avait fait une erreur.
Je comprenais cette honte avec une précision qui me faisait mal.
— Alors qu’est-ce qui a changé en 1992 ?
Nadia baissa la voix.
— Moi.
Ma gorge se serra.
— Quand maman est devenue mère à son tour, elle a enfin compris ce que votre mère avait probablement vécu.
— C’est pour cela qu’elle t’a ramenée chez nous ?
— Oui. J’avais deux ans.
— Qu’attendait-elle en frappant à la porte ?
— Elle pensait que votre mère lui ouvrirait.
— Maman était à la maison ?
— Non. Vous non plus.
Je me penchai vers elle.
— Qui a ouvert ?
— Votre père.
Un frisson me parcourut le dos.
— Papa a toujours affirmé qu’il ne l’avait jamais revue après 1986.
Nadia ne répondit rien.
Elle n’en avait pas besoin.
— Qu’a-t-il fait ?
— Il lui a dit qu’elle ne pouvait pas revenir.
Je me levai brusquement.
— Non.
— Claire…
— Il n’aurait pas pu faire ça sans rien dire à maman.
À l’expression de Nadia, je compris que si. Il en avait été capable.
— Élise a essayé de revenir une autre fois ?
— Pas chez vous.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle l’a cru. Elle a cru votre père quand il lui a dit que votre famille avait déjà réussi à surmonter sa disparition. Que revenir ne ferait que vous faire souffrir de nouveau.
— Il lui a dit que je pensais cela ?
— Maman ne m’a jamais rapporté ses paroles exactes.
— Très bien. Alors ne complétez pas son récit à sa place.
Nadia acquiesça.
Je levai le pull.
— Où est Élise aujourd’hui ?
— Pas très loin d’ici.
Mon cœur se mit à battre avec violence.
— Sait-elle que vous avez donné ce pull à Julie ?
Nadia baissa les yeux.
La réponse était évidente.
— Non.
Je laissai échapper un rire bref, sans la moindre joie.
— Vous avez vraiment pensé qu’après quarante ans, il suffisait de donner un vieux pull à ma petite-fille pour me laisser deviner tout le reste ?