Une partie de moi suppliait encore de ne rien trouver derrière ce battant. Je voulais pouvoir faire demi-tour, prendre Léa par la main, rentrer chez nous et me convaincre que toute cette journée n’avait été qu’un terrible malentendu.
Mais je savais que je n’en étais plus capable.
Il était trop tard pour reculer.
La vérité se trouvait à quelques mètres seulement.
Je pris une profonde inspiration, posai la main sur la poignée et ouvris sans frapper. Une fois à l’intérieur, je refermai doucement derrière moi. Je ne voulais pas que Léa voie ou entende ce qui allait se produire.
Le spectacle qui m’attendait détruisit en une seconde le dernier espoir auquel je m’accrochais.
Claire et Mathieu étaient en train de s’embrasser.
Pendant plusieurs interminables secondes, le temps sembla s’arrêter.
Aucun de nous ne bougea.
Ils me regardaient avec l’expression de personnes surprises en pleine faute, face à une réalité qu’aucune explication ne pourrait effacer. La même panique traversait leurs regards. Le même choc avait vidé leurs visages de toute couleur.
Je m’avançai lentement vers Mathieu.
Ma propre voix me parut étrangère. Elle était basse, glaciale, presque trop calme.
— Qu’est-ce que tu fais avec ma femme ? demandai-je. Et qui t’a autorisé à demander à ma fille de t’appeler papa ?
Mathieu baissa aussitôt les yeux.
Il fixa le sol comme s’il venait soudain d’y découvrir quelque chose de fascinant.
Il ne prononça pas un mot.
Claire, elle, devint livide.
Elle se tourna brusquement vers lui.
— Mathieu… murmura-t-elle. Qu’est-ce que tu lui as dit ? Qu’est-ce que tu as fait ?
Un rire amer m’échappa.
— Ne fais pas semblant de tout découvrir maintenant.
Elle leva vers moi des yeux déjà brillants de larmes, mais je continuai avant qu’elle puisse répondre.
— Tu l’as laissé aller chercher Léa presque tous les jours. Tu l’as laissé passer du temps avec elle, la promener, l’emmener au zoo et entrer chez nous lorsque je n’étais pas là. Et maintenant, je vous trouve ici, tous les deux. Tu couches avec lui pendant qu’il joue au père avec notre enfant ?
— Julien, je t’en prie…
Les premières larmes roulèrent sur ses joues.
— Je ne savais pas qu’il lui demandait de l’appeler comme ça. Je te le jure. Je ne savais pas. Ce n’est pas… ce n’est pas ce que tu crois…
Je levai la main pour l’interrompre.
— Pas un mot de plus.
Ma voix resta parfaitement froide.
— Ne m’insulte pas avec cette phrase. C’est exactement ce que je crois. Tu me trompes avec ton assistant et tu utilises notre fille comme couverture.
Claire se mit à parler de plus en plus vite.
Les mots se bousculaient, désordonnés, presque incohérents.
Elle affirma que tout lui avait échappé. Que rien n’avait été prévu. Que les choses s’étaient produites par hasard. Qu’elle subissait une pression énorme. Qu’elle s’était sentie seule. Que mon travail me retenait trop souvent loin de la maison. Que leur relation s’était installée progressivement, sans qu’elle comprenne vraiment à quel moment elle avait franchi la limite.
Une justification en remplaçait immédiatement une autre.
Mathieu, pendant ce temps, restait à l’écart dans un silence total.
Il avait l’air d’assister à une scène qui ne le concernait pas, comme s’il pouvait se rendre invisible en ne disant rien.
Je tournai la tête vers lui et le regardai droit dans les yeux.
— Tu sais ce qu’il y a de plus répugnant dans tout ça ? demandai-je calmement.
Cette fois, il releva enfin le regard.
— Tu as entraîné ma fille là-dedans.
Il retint son souffle.
— Tu t’es servi d’une enfant de cinq ans. Tu as accepté de la troubler, de lui faire croire que tu pouvais prendre ma place et de l’installer au milieu de votre mensonge. Quel genre d’homme fait une chose pareille ?
Il ne répondit pas.
Pas même une syllabe.
Claire s’approcha d’un pas et posa prudemment sa main sur mon avant-bras.
— Julien… s’il te plaît, sanglota-t-elle. On peut encore réparer ça. On peut consulter quelqu’un, suivre une thérapie, parler de tout ce qui ne va pas. Ne jette pas ce que nous avons construit ensemble.
J’écartai lentement sa main.
Je n’éprouvais plus le besoin de crier.
La colère était toujours là, brûlante, mais quelque chose de plus définitif venait de prendre sa place.
— Non.
Je la regardai sans détour.
— Il n’y a plus rien à réparer.
Un lourd silence tomba dans la pièce.
— C’est terminé entre nous.
Claire secoua la tête, comme si elle refusait de comprendre les mots que je venais de prononcer.
— Tu ne peux pas être sérieux… souffla-t-elle.
Je lui répondis sans élever la voix :
— Je n’ai jamais été aussi certain de quoi que ce soit.
À cet instant, je sus que notre vie commune venait réellement de prendre fin.
Je n’avais plus la moindre envie d’entendre d’autres excuses.
— Et ne crois pas que tout s’arrêtera à cette conversation, ajoutai-je. La véritable histoire ne fait que commencer.
Je me retournai, refermai la porte d’un geste sec, puis rejoignis Léa. Je pris sa petite main dans la mienne et l’emmenai hors de l’immeuble. En chemin, elle leva plusieurs fois vers moi un regard inquiet.