«Si tu n’es pas contente, nous n’avons qu’à vivre séparément», répétait son mari depuis des années… Jusqu’au jour où Claire trouva réellement un appartement et lui répondit calmement : «D’accord»

Marc changea aussitôt de ton.

— Bonjour, ma chérie ! Oui, tout va bien. J’ai passé la moitié de la ville dans les embouteillages aujourd’hui… Ta mère, elle, a encore décidé de refaire la maison. Elle a accroché de nouveaux rideaux sans même me consulter.

Il rit et lança un regard à Claire.

— Je lui dis que si on n’arrive vraiment plus à se mettre d’accord, on pourra toujours vivre séparément. Pas vrai ?

Claire se tenait près de la table, une moitié de pomme dans la main. Élodie répondit quelque chose d’un ton vif. Le sourire de Marc disparut.

— Mais pourquoi tu t’emportes ? Je plaisantais. Bien sûr que tout va bien chez nous.

Après avoir raccroché, il posa le téléphone face contre la table.

— Maintenant, notre fille va s’inquiéter à cause de toi.

Autrefois, Claire aurait déjà décroché les rideaux.

Elle les aurait pliés avec soin, glissés dans un sac, cachés sur l’étagère du haut, puis aurait demandé pardon. Mais ce soir-là, elle alla chercher le petit escabeau dans l’entrée, monta dessus et remit droit le bord du tissu qui s’était légèrement replié.

— Tu m’entends ? demanda Marc.

— Oui.

— Et tu comptes répondre quoi ?

Claire descendit lentement.

— Tu veux du thé ?

— Tu n’as donc rien à dire ?

— Si. Les rideaux resteront là.

Marc la fixa plusieurs secondes, comme s’il la voyait pour la première fois. Puis il renifla avec mépris et partit dans la chambre. Les mains de Claire tremblaient tellement qu’elle manqua de renverser l’eau dans la tasse.

Cette nuit-là, elle ne parvint pas à dormir. La pluie tambourinait contre les vitres et, dans la cour, la porte mal fermée d’un conteneur claquait au vent. À côté d’elle, Marc dormait tourné vers le mur.

Claire resta allongée, les yeux ouverts, en pensant à ces rideaux.

En trente ans, elle avait cultivé des centaines de parcelles expérimentales. Elle avait sauvé des semis après des gelées printanières, discuté avec ses supérieurs à propos de graines de mauvaise qualité et inspecté les champs sous des pluies diluviennes. Là-bas, elle ne craignait ni de se tromper ni de défendre son opinion.

Pourquoi, chez elle, n’avait-elle même pas le courage de choisir le tissu de sa propre cuisine ?

Avec précaution, elle prit son téléphone et ouvrit les annonces de location.

Elle fit défiler les offres pendant longtemps. Certains logements étaient trop chers, d’autres trop éloignés de son travail. Dans l’un, le lit avait été remplacé par un canapé affaissé ; dans un autre, les murs étaient couverts de tapis, tandis que la cuisine était si minuscule que le réfrigérateur avait dû être installé dans le couloir.

Vers l’aube, Claire trouva un deux-pièces situé à deux arrêts de bus seulement de la station expérimentale. Le logement était modeste, meublé d’anciens meubles, avec un balcon, mais il était lumineux. De la fenêtre, on voyait une petite cour et une étroite bande de terre le long d’une clôture.

Elle nota le numéro.

Au matin, elle faillit tout effacer.

Puis elle se ravisa. Le numéro resterait là.

Les jours suivants, Marc se comporta comme si rien ne s’était passé. Il plaisanta, rapporta des bonbons de la boutique et, le samedi, prépara même des pommes de terre sautées.

Claire finit presque par se convaincre qu’elle exagérait. Peut-être parlait-il réellement sans réfléchir ? Peut-être n’était-ce qu’une plaisanterie maladroite, répétée pendant des années sans qu’il en mesure la cruauté ?

Mais le dimanche, elle renversa par accident du thé sur la table. Marc recula brusquement.

— Comment peux-tu être aussi maladroite ? Tout te glisse des mains !

— Je vais essuyer.

— Oui, bien sûr. Et après, tu casseras autre chose. Si tu vivais seule, tu apprendrais vite à faire attention.

Claire prit le torchon sans répondre.

Le soir même, elle appela la propriétaire. Elles convinrent de se retrouver le mardi pour visiter l’appartement.

Le logement était encore plus petit que sur les photos. L’entrée sentait les vieux livres, la porte d’un placard de cuisine fermait mal et, sur le balcon, se trouvait un grand bocal vide.

— L’ancienne locataire y gardait des fleurs, expliqua la propriétaire. Vous pouvez le jeter.

— Non, répondit Claire. Je le garderai.

Elle s’approcha de la fenêtre. En bas poussait un vieux poirier presque dépouillé. Derrière la clôture, on distinguait les toits de petites maisons, et plus loin une bande de champs.

— Je vais réfléchir jusqu’à demain, dit Claire.

Mais elle versa l’acompte dès qu’elle fut montée dans le bus.

Le samedi suivant, Marc invita deux collègues et leurs épouses. Il avait une petite raison de faire la fête : on lui avait confié un nouveau bus. Élodie devait également rentrer de la capitale pour le week-end.

Claire cuisina depuis le matin. Elle fit rôtir du poulet avec des pommes de terre, prépara plusieurs salades, sortit les cornichons et les tomates marinées qu’elle avait mis en bocaux durant l’été, puis cuisit une tarte aux pommes.

Près de la porte, elle posa un vieux sac marron. Elle y avait rangé ses papiers, son chargeur, un gilet chaud, deux tenues de rechange et le contrat de location imprimé.