Un thé.
Une conversation.
Puis le dimanche.
6 h 47.
Un message de mon fils.
Une coïncidence ?
Je n’y croyais pas.
— — —
À dix-huit heures trente, je me suis approchée du miroir.
J’ai sorti mon rouge à lèvres.
La teinte s’appelait « Cerise mûre ».
Je l’avais acheté l’année où Marc terminait le lycée.
Je l’avais porté pour sa cérémonie de fin d’études, puis presque plus jamais. Je le conservais comme une nappe réservée aux grands jours.
J’ai appliqué la couleur soigneusement, en suivant le contour de mes lèvres.
C’est ainsi que ma mère me l’avait appris.
Je me suis regardée.
Soixante-quatre ans.
Des rides autour des yeux qu’aucune crème ne ferait disparaître, malgré les promesses des publicités.
Les boucles d’oreilles en perles de ma mère.
La broche offerte par mon père pour leurs noces d’argent.
— Alors, Anne, ai-je murmuré à mon reflet. On commence.
— — —
À dix-neuf heures précises, ils étaient tous les trois devant ma porte.
Marc portait une veste.
Mon fils, qui avait passé vingt ans à vivre en sweat, se présentait chez moi en veste élégante, avec un bouquet de roses dans les mains.
Pas les fleurs bon marché achetées à la sortie du métro.
De belles roses, coûteuses.
Élodie portait une robe et souriait. Elle tenait une boîte contenant un gâteau provenant d’une bonne pâtisserie.
Et, à son doigt, il y avait la bague en grenat de ma mère.
J’ai cligné des yeux.
Puis j’ai regardé une seconde fois.
Ce n’était pas une illusion.
C’était bien elle.
— Maman Anne ! Élodie m’a embrassée sur la joue. Vous êtes magnifique ce soir ! Quel est ce rouge à lèvres ? La couleur est superbe !
— « Cerise mûre », ai-je répondu. Il est ancien.
Mathieu se tenait derrière sa mère.
Très sérieux.
Je me suis penchée vers lui.
— Bonjour, Mathieu. Tu te souviens de moi ?
Il a réfléchi.
Pour de vrai.
Je voyais l’effort qu’il faisait pour retrouver mon visage dans ses souvenirs.
— Tu es la grand-mère qui faisait des pâtes.
— Oui.
— Elles étaient bonnes. Meilleures que celles de la cantine.
J’ai senti mes yeux se remplir.
Mais je n’ai pas pleuré.
Ce soir-là, je n’avais pas mis ce rouge à lèvres pour verser des larmes.
— — —
Nous nous sommes installés à table.
J’ai servi des boulettes de viande, des pommes de terre nouvelles à l’aneth, une salade de radis et ma tarte aux cerises.
J’ai également sorti le dernier pot de confiture de cassis préparé avec les fruits de la maison de campagne, deux ans auparavant.
Mathieu en a mangé deux cuillerées avant de demander :
— Ça vient du magasin ?
— Non. Du jardin où poussaient les pommiers.
— Et il est où, ce jardin ?
— Il ne nous appartient plus.
— Les pommiers non plus ?
— Les pommiers sont toujours là-bas.
Pendant toute la soirée, Élodie n’a cessé de parler :
de la façon dont je tenais ma maison,
de son incapacité à cuisiner aussi bien,
du plaisir qu’elle aurait si je lui apprenais mes recettes.
Pendant huit ans, elle n’avait jamais demandé mon aide.
Ce soir-là, elle en avait soudain très envie.
Marc mangeait à peine.
Il remuait son thé et y ajoutait une troisième cuillerée de sucre.
Il l’avait toujours bu nature.
Puis il s’est raclé la gorge.
— Maman… Élodie et moi, nous avons réfléchi.
« Nous avons réfléchi. »
Une entrée en matière rarement rassurante.
Lorsqu’un fils adulte commence une conversation par « nous avons réfléchi », mieux vaut s’accrocher à sa chaise.
— Nous avons pensé que tu étais complètement seule. Ce n’est pas bon pour toi. Tu es notre mère, tu as besoin de ta famille. Mathieu s’attache à toi, tu le vois bien.
Au même instant, Mathieu mangeait sa troisième boulette sans même me regarder.
Mais admettons.
Il s’attachait.
— Marc, ai-je dit sans hausser la voix, où veux-tu en venir ?
— Maman, viens vivre chez nous. Nous avons trois chambres. Nous t’en réserverons une. Tu seras près de ton petit-fils. Élodie et moi, nous pourrons nous occuper de toi. Tu vendras ton appartement ou tu le loueras. Tout le monde y gagnera, et nous serons rassurés.
J’ai pris une gorgée de thé.
Puis j’ai reposé la tasse dans sa soucoupe avec précaution, sans produire le moindre tintement.
— Et la maison de campagne ? ai-je demandé comme si la question m’était venue par hasard.
Marc et Élodie ont échangé un regard.
Une fraction de seconde.
Mais je l’ai vue.
— Quelle maison de campagne, maman ?
— Celle de mon père. Dans le village. Elle m’appartenait aussi.
— Maman… tu ne l’as pas encore…
— Je n’ai pas encore quoi ?
— Eh bien… tu ne l’as pas vendue ?
J’ai fixé mon fils.
Longtemps.
Son visage a commencé à rougir.
Ses joues ont pris presque la couleur de mon rouge à lèvres.
— Marc, pourquoi as-tu supposé que je voulais la vendre ?
— Je l’ai simplement appris…
— De qui ?
— De… Raymonde. C’est la tante d’Élodie. Elle prend le thé avec ta Nina…
Voilà toute la chaîne.
Nina.
Raymonde.
Élodie.
Marc.
6 h 47 du matin.
— Marc, je vais te poser une seule question. Je veux une réponse honnête. Je te connais depuis quarante ans, alors cela ne sert à rien de mentir. Quand as-tu appris que la maison était vendue ?