Elles ne s’étaient pas parlé depuis un an et demi, depuis cet anniversaire où Laurent avait ridiculisé Sophie devant tout le monde. Claire avait eu tellement honte ensuite qu’elle n’avait jamais osé rappeler son amie.
— Allô ? Sophie, c’est Claire. Je sais que ça fait longtemps. J’ai besoin d’aide.
— Tu te souviens de mon adresse ?
— Oui.
— Alors viens. La porte est ouverte.
Pas une question inutile. Pas de « qu’est-ce qui s’est passé ? ». Sophie avait toujours su entendre l’essentiel dans une voix.
Claire appela un taxi et donna l’adresse qu’elle connaissait encore par cœur, même si elle n’y avait pas mis les pieds depuis presque deux ans.
Une semaine passa. Claire vivait chez Sophie et dormait sur un petit canapé dans l’atelier, entre des toiles, des bocaux remplis de pinceaux et l’odeur de peinture. Chaque matin, elle écrivait dans un cahier. Des pensées décousues, irrégulières, parfois une seule phrase au milieu d’une page blanche.
— Aujourd’hui, tu es allée jusqu’en bas de la feuille. C’est déjà un progrès.
— Sophie, j’ai écrit les mêmes trois mots tout du long : « Ce n’est pas moi. »
— Très bien. Répète-les jusqu’à ce que tu finisses par y croire. Après, tu tourneras la page.
Sophie donnait des cours de dessin à des adolescents et passait presque toute la journée dans son atelier. Claire restait seule, sortait marcher, revenait, préparait le dîner. Le troisième jour, elle entra dans le parc de la Tête-d’Or et s’assit sur un banc près de l’eau.
— Attention, il lèche tout le monde. Sans autorisation et sans la moindre honte.
Claire leva les yeux. Un homme d’une quarantaine d’années se tenait devant elle, un peu gauche, dans une chemise en lin froissée. À ses pieds tournait un bouledogue français dodu, avec sur le museau une expression de bonheur absolu.
— Ce n’est rien. J’aime les chiens.
— Il s’appelle Nougat. Ne me demandez pas pourquoi, c’est une longue histoire qui implique une confiture ratée. Et moi, c’est Julien.
— Claire.
— Claire, ça vous dérange si Nougat reste avec vous le temps que je prenne un café ? Il vous a déjà choisie. Et il juge les gens beaucoup mieux que moi.
Elle rit.
Julien revint avec deux gobelets de café, et ils restèrent sur le banc jusqu’au soir à parler de choses sans importance : des chiens, du parc, des couchers de soleil d’août qui semblaient porter une odeur d’herbe sèche.
Il ne demanda pas si elle était mariée. Il n’essaya pas de l’impressionner. Il ne força rien. Il resta simplement là, léger, tranquille, sans rien exiger.
Au moment de partir, il dit :
— On vient presque tous les soirs. Nougat est très attaché à ses habitudes. Si vous avez envie, repassez. Sinon, Nougat comprendra. Moi, je ferai de mon mieux.
Le soir, Claire raconta la rencontre à Sophie.
— J’ai croisé un homme un peu étrange aujourd’hui. Avec un bouledogue qui s’appelle Nougat.
— Un homme qui appelle son chien Nougat ne peut pas être totalement dangereux. C’est un diagnostic particulier, mais plutôt rassurant.
— Je ne suis prête à rien.
— Alors ne sois prête à rien. Marche. Respire. Pendant douze ans, tu as à peine respiré. Maintenant, tu réapprends.
Pendant ce temps, le téléphone de Claire ne cessait de vibrer. Laurent appelait plusieurs fois par jour. Au début, ses messages vocaux étaient secs et autoritaires.
— Claire, tu as perdu la tête ou quoi ? Rentre. Camille n’a rien mangé ce soir. Le frigo est vide. C’est quoi, cette crise d’adolescente ?
Trois jours plus tard, le ton avait changé.
— Bon, ça suffit maintenant. C’est difficile tout seul. Je n’y arrive pas. On a besoin de toi à la maison.
Claire ne répondait pas. Pas par vengeance. Elle savait seulement que chaque mot deviendrait un crochet auquel Laurent tenterait de la raccrocher.
Elle envoya un seul message :
« Dis à Camille que je l’aime. Je vais lui écrire moi-même. »
Et elle le fit. Pas sur une messagerie, mais dans une vraie lettre, quatre pages écrites à la main. Elle expliqua pourquoi elle était partie. Elle écrivit que partir n’était pas trahir, mais essayer de se sauver pour pouvoir redevenir une vraie mère au lieu de rester une ombre silencieuse à côté de sa fille. Elle lui dit qu’elle l’aimait plus que tout et qu’elle ne l’avait pas emmenée immédiatement parce qu’une personne brisée ne peut pas servir d’appui à quelqu’un d’autre.
La réponse arriva deux jours plus tard.
Un seul mot :
« Je comprends. »
Claire le relut une vingtaine de fois avant de se mettre à pleurer. Mais ces larmes n’avaient plus le même goût. Elles n’étaient pas amères. Elles étaient chaudes, libératrices.
En septembre, Claire s’inscrivit à une formation d’art floral. Ses mains, habituées depuis des années aux casseroles, aux chiffons et aux sacs de supermarché, se rappelèrent soudain qu’elles savaient aussi créer quelque chose de beau.
Elle découvrit même qu’elle parlait aux fleurs. Et les fleurs, contrairement à son mari, ne lui répondaient jamais avec mépris.
Pendant la formation, elle fit la connaissance de Geneviève Morel, une femme aux cheveux argentés, au regard vif et précis. Geneviève dirigeait une petite galerie dans une rue voisine.