Après le départ de Julien, le logement sembla changer d’atmosphère. Le silence et l’ordre y revinrent presque naturellement. Il n’y avait plus d’assiettes sales abandonnées dans l’évier, plus de vêtements jetés dans les pièces, plus de musique assourdissante en pleine nuit. Élodie recommença à dormir correctement et à se lever reposée. Son travail se passait bien, son appartement restait propre et, surtout, elle n’avait plus à nourrir, servir et prendre en charge en permanence un autre adulte.
La catastrophe qu’on lui avait souvent laissé craindre ne se produisit pas. Bien au contraire. Élodie éprouva un soulagement immense, comme si quelqu’un venait enfin de retirer de ses épaules le poids qu’elle avait porté sans se plaindre pendant deux longues années.
Exactement un mois après le dépôt de son dossier, quelqu’un sonna à sa porte. Élodie ouvrit et découvrit Claire Martin, la mère de Julien, accompagnée de sa sœur, la tante de celui-ci. Les deux femmes se tenaient sur le palier, vêtues de vestes légères et leurs sacs à la main. L’expression de leurs visages en disait long : elles étaient venues expliquer à Élodie ce qu’elle devait faire et semblaient persuadées qu’elles repartiraient après l’avoir convaincue de changer d’avis.
— Votre fils ne vit plus ici. J’ai demandé le divorce il y a un mois, annonça immédiatement Élodie sans leur proposer d’entrer.
Claire tourna vers sa sœur un regard stupéfait. Cette réponse semblait véritablement la dépasser.
— Comment ça, il ne vit plus ici ? Mais c’est chez lui ! Vous êtes mariés !
— Plus pour longtemps. Dans trois jours, le divorce sera officiellement enregistré.
— Et tout ça sans son accord ? intervint la tante.
— Nous n’avons pas d’enfants ensemble et aucun bien commun à partager. La procédure arrive donc à son terme.
Claire cligna plusieurs fois des yeux. Manifestement, aucune des deux femmes n’avait envisagé que les choses puissent être aussi avancées.
— Mais où est Julien, maintenant ?
— Je n’en sais rien. Et ça ne me regarde plus.
— Comment ça, ça ne te regarde plus ? s’indigna Claire. Tu es sa femme !
— Je l’étais. Dans quelques jours, je serai son ex-femme.
La tante de Julien se rapprocha légèrement du seuil.
— Tu détruis ton foyer et tu mets ton propre mari dehors !
— Je ne l’ai pas jeté dans la rue. J’ai soigneusement préparé toutes ses affaires. Quant à notre foyer, il s’est terminé il y a deux ans, le jour où Julien a décidé qu’il pouvait parfaitement vivre sans travailler.
— Il traverse seulement une période compliquée ! Un homme a besoin du soutien de sa femme !
— Je l’ai soutenu pendant deux ans. Je l’ai entretenu, j’ai payé toutes les dépenses et j’ai patienté. Deux ans, c’est largement suffisant.
— On ne traite pas son mari comme ça !
— Si, répondit tranquillement Élodie. Parfois, c’est même nécessaire.
Les deux femmes échangèrent encore un regard. Elles s’étaient visiblement préparées à une scène très différente. Sans doute pensaient-elles trouver une belle-fille malheureuse, en larmes, rongée par le doute, qu’il suffirait de culpabiliser un peu pour qu’elle accepte de reprendre Julien. À la place, elles avaient devant elles une femme parfaitement calme qui avait pris sa décision depuis longtemps.
— Écoute-nous au moins. Nous ne sommes pas venues pour rien.
— Je vous écoute.
— Tu ne pourrais pas nous laisser entrer ? Ce n’est pas très pratique de parler sur le palier.
— Non. Je ne vous inviterai pas chez moi. Vous pouvez parler ici.
Claire resta silencieuse quelques secondes avant de reprendre :
— Julien va très mal. Il t’aime et il veut sauver votre couple.
— C’est trop tard.
— Les gens peuvent changer ! Il trouvera du travail et tout redeviendra comme avant !
— Cela fait deux ans qu’il est censé en trouver. Je n’ai rien vu venir.
— Il lui faut seulement un peu plus de temps !
— Du temps, il en a eu largement assez.
La tante décida alors d’employer un autre argument.
— Et comment comptes-tu vivre toute seule ? Sans mari, sans véritable famille ?
— Très bien.
— Une femme est faite pour être mariée !
— Une femme est surtout faite pour être heureuse. Et moi, je n’étais pas heureuse dans ce mariage.
— Tu aurais pu patienter encore un peu.
— J’ai déjà suffisamment patienté.
Claire adopta alors un ton plus doux, comme si la fermeté n’ayant pas fonctionné, la persuasion allait peut-être réussir.
— Élodie, on ne détruit pas une famille d’un seul geste. Julien est encore jeune. Il finira forcément par devenir plus responsable.
— Il a trente et un ans. Il est largement temps qu’il grandisse.
— Les hommes mûrissent plus tard.
— Dans ce cas, qu’il mûrisse ailleurs que dans mon appartement.
— Et où veux-tu qu’il aille ?
— Chez vous, chez d’autres membres de sa famille ou chez ses amis.
— Mais c’est justement à son épouse de soutenir son mari !
— Je l’ai soutenu. Je l’ai nourri, j’ai acheté ses vêtements, payé le logement et pris en charge toutes les autres dépenses. Maintenant, si vous estimez qu’il doit encore être soutenu, vous pouvez le faire vous-mêmes.