— Laurent, ai-je répondu calmement, tu te rappelles ce que tu m’as écrit au sujet de l’addition ?
Il s’est légèrement raidi, puis il a hoché la tête.
— Oui, je m’en souviens. Et alors ?
— Tu m’as proposé l’égalité. Chacun paie pour soi, n’est-ce pas ? Sans obligations, sans rôles imposés, sans attentes cachées. Toi, un homme autonome. Moi, une femme autonome.
— Oui, bien sûr, a-t-il admis. Où est le problème ?
— Il n’y en a aucun. Je me suis seulement dit que si nous étions égaux, cette égalité ne devait pas concerner uniquement l’argent. Tu es venu dans un jean et un pull tout simples, sans passer un temps fou à te préparer, comme cela te convient. J’ai fait pareil. En quoi ce serait injuste ?
Laurent a entrouvert la bouche, l’a refermée, puis a cherché à reprendre la parole.
— Mais ce n’est pas… enfin, ce n’est pas exactement la même chose, a-t-il fini par dire, avec moins d’assurance.
— Pourquoi ce ne serait pas la même chose ? ai-je demandé en me penchant légèrement vers lui. Je t’écoute vraiment. Explique-moi.
Le calcul que presque personne ne fait
Il a essayé. Vraiment. Il a cherché ses mots, parlé de tradition, de féminité, de ce goût que les femmes auraient prétendument pour le fait d’être belles. Je l’écoutais sans l’interrompre, en hochant doucement la tête.
— Écoute, ai-je fini par dire.
De beaux cheveux. Une peau entretenue. Une manucure. L’épilation. Le maquillage. Les vêtements. Les chaussures. Et derrière tout cela, du temps, de l’énergie, de l’argent.
Les gens parlent très facilement de « beauté naturelle » tant qu’ils n’ont jamais tenté de calculer ce que coûte ce fameux air « simplement soigné ».
Laurent s’est tu.
— Tu vois ce que je veux dire ? ai-je poursuivi. Quand un homme affirme : « Je suis pour l’égalité », il veut souvent dire une seule chose : « Je ne souhaite pas payer le dîner. » Mais, en même temps, il espère toujours avoir en face de lui une femme agréable à regarder, élégante, fraîche, séduisante. Sauf que maintenant, il part du principe qu’elle créera tout cela toute seule. Sans que cela ne lui coûte rien à lui. Avec son propre argent, son propre temps et ses propres efforts.
— Mais… a-t-il tenté de protester. Tu aimes bien ça aussi, non ? Les femmes aiment se faire belles.
J’ai ri. Pas d’un rire méchant. Un vrai rire, presque tendre, parce que la phrase était si prévisible qu’elle en devenait désarmante.
— Laurent, j’aime me sentir belle. Bien sûr que oui. Mais tu sais ce que j’aime aussi ? Me sentir moi-même. Dormir une heure de plus au lieu de faire un brushing. Ne pas surveiller mon mascara en me demandant s’il a coulé. Ne pas me demander si mon vernis s’est écaillé. Porter des chaussures dans lesquelles je peux marcher, pas seulement celles qui allongent joliment la jambe.
Il me regardait comme si je venais de parler une langue dont il ne connaissait pas un mot.
La vérité qu’il est inconfortable d’admettre
Nous sommes restés encore une quarantaine de minutes dans le café. Nous avons parlé de travail, de projets pour l’été, de sujets neutres qui ne risquaient pas de nous égratigner davantage. Pourtant, quelque chose s’était déplacé. Il paraissait plus perdu, presque déstabilisé. Moi, je devenais silencieuse, plus attentive à ce que cette scène venait de révéler.
Au moment de partir, nous avons partagé l’addition. Il a réglé sa salade et son café. J’ai payé ce que j’avais consommé. Tout était parfaitement juste. Parfaitement égal.
Nous nous sommes quittés poliment. Il m’a dit qu’il avait été content de faire ma connaissance. J’ai répondu la même chose.
Après cela, aucun de nous n’a écrit à l’autre.
Et vous savez ce qui m’a le plus frappée ? Je n’ai pas regretté une seule seconde cette expérience. Au contraire, elle m’a appris quelque chose. Pas seulement sur Laurent, mais aussi sur la façon dont les attentes modernes pèsent encore sur les femmes.
Nous vivons une époque assez étrange. D’un côté, on parle partout d’égalité, de liberté, d’indépendance, de relations équilibrées. Beaucoup d’hommes disent vouloir une femme autonome, capable de payer pour elle-même, qui n’attend pas d’aide financière. Et je ne trouve pas cette idée choquante. En réalité, je peux même la comprendre.
Ce qui me semble beaucoup moins normal, c’est que les exigences envers les femmes, elles, n’ont presque pas bougé. Par certains aspects, elles ont même augmenté. On attend désormais d’une femme qu’elle soit non seulement attirante, mais aussi qu’elle gagne sa vie comme un homme. Qu’elle construise une carrière, qu’elle soit intéressante, cultivée, ouverte, légère dans la conversation. Et tout cela, si possible, avec une apparence de couverture de magazine.
Mais si cette même femme se présente à un rendez-vous sans maquillage, dans des vêtements confortables, simplement vivante et vraie, l’homme s’étonne : « Tu ne t’es pas vraiment préparée ? »
La question à laquelle chacun répond à sa manière
Après cette rencontre, j’y ai repensé longtemps. À ce que signifie réellement l’égalité. Et à la justice des relations d’aujourd’hui, quand on accepte de les regarder sans détour.
