Le jour où Lucas apprit que son père n’était pas mort, un simple garçon du quartier lui rappela que même les adultes détruisent parfois ce qu’ils aiment le plus

Lucas savait très bien qu’il allait se faire passer un savon monumental. Et, pour une fois, ce n’était pas à cause de Kévin Delaunay, la petite terreur du quartier, mais bien à cause de sa propre mère.

Il sifflotait en remontant la rue vers l’appartement, les mains dans les poches, mais son ventre se serrait comme un torchon qu’on essore. Cette fois, il était fichu. Complètement fichu.

Tata Mireille, la meilleure amie de sa mère, l’avait vu avec une cigarette. Il aurait pu prétendre qu’un grand la lui avait donnée, qu’il l’avait seulement tenue deux secondes, mais non. Tata Mireille l’avait surpris en train de tirer dessus comme s’il avait fumé toute sa vie. Qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir raconter à sa mère ? Qu’on lui avait coincé la cigarette entre les lèvres en l’obligeant à aspirer ?

Lucas avait fait semblant de ne pas remarquer Tata Mireille, et il fallait reconnaître qu’elle n’avait ni hurlé ni levé la main sur lui. Elle s’était contentée de le fixer longuement, avec ce regard qui disait tout, avant de poursuivre son chemin. Mais Lucas n’était pas idiot. Il savait qu’à l’heure qu’il était, sa mère était déjà au courant. Elle devait l’attendre avec la cuillère en bois, plantée au milieu de la cuisine. Il avait déjà fait deux fois le tour de l’immeuble quand il aperçut sa grand-mère.

Ah. L’artillerie lourde. Là, sa mère avait vraiment frappé bas. Dans quelques secondes, Mamie Denise allait se lancer dans son grand numéro : elle avait éduqué la moitié des enfants du département en institutrice respectée, et voilà que son propre petit-fils tournait mal. Quelle honte. Son grand-père devait se retourner dans sa tombe, et tous les ancêtres avec lui.

Quand il était petit, cette histoire le terrifiait. Il imaginait vraiment la terre bouger, les morts se retourner sous les fleurs du cimetière. Puis un jour, il avait compris que ça n’avait pas beaucoup de sens. La fois suivante où Mamie Denise avait parlé des ancêtres qui ne reposaient plus en paix, Lucas avait répondu : « Tant mieux s’ils bougent un peu, Mamie. Ça leur évite les escarres, comme à la vieille Madame Moreau du rez-de-chaussée. »

Mamie Denise avait porté la main à son cœur. Sa mère, elle, avait failli s’étouffer de rire. Elle en avait même oublié de le punir. Mamie Denise s’était rattrapée en donnant un coup de torchon à sa fille.

À présent, elle marchait vite vers lui, le regard inquiet, comme si c’était elle qu’on venait de surprendre avec une cigarette.

— Qu’est-ce que tu fais dehors ? Pourquoi tu n’es pas rentré ? demanda-t-elle d’une voix sèche.

— Je… je ne suis pas encore passé à la maison.

— Pas encore passé ? Et tu étais où pendant tout ce temps ?

— À l’école. Après, j’ai eu entraînement de foot. Et puis j’ai marché un peu.

— Ah oui ?

Voilà, pensa Lucas. Ça y est. Elle allait lui demander de souffler pour sentir son haleine. Mais au lieu de ça, elle attrapa ses mains.

— Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Tes doigts sont rouges ! Où sont tes gants ?

— Je les ai laissés à la maison.

— À la maison ? Et ta mère ne l’a pas remarqué ? Montre-moi tes chevilles.

Elle lui releva brutalement le bas du pantalon et poussa un cri indigné.

— Mais enfin !

— Quoi ? fit Lucas, soudain paniqué.

— Tes chevilles sont gelées ! Où est ton caleçon long ? Et ton écharpe ?

Lucas devint écarlate. Le pire, c’est qu’il venait d’apercevoir Kévin Delaunay au bout de la ruelle, sa casquette rouge bien visible dans l’ombre. Formidable. Merci, Mamie. Est-ce qu’elle perdait la tête ? Elle avait toujours été vive comme une lame, mais là…

— Mamie, combien font cinq fois cinq ?

— Vingt-cinq, répondit-elle, déconcertée.

— Et le carré de l’hypoténuse ?

— Il est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Lucas, ne me dis pas que tu n’as pas fait tes devoirs ? Elle n’a même pas vérifié ? Non, ça, je ne peux pas l’accepter. Regarde-moi dans quel état tu es !

Attendez. Mamie Denise était de son côté ? Peut-être qu’il venait d’échapper au sermon de sa mère. Ou alors il avait glissé dans un monde parallèle.

— Mamie, ma cicatrice de l’appendicite, elle est de quel côté ?

— Tu n’as jamais été opéré de l’appendicite.

Bon. C’était bien Mamie Denise.

Elle l’attrapa par le bras et le ramena vers l’appartement en marmonnant. Sa mère était là, dans une cuisine qui sentait le rôti du dimanche. Sauf qu’elle portait sa plus belle robe, avait relevé ses boucles avec soin, mis des boucles d’oreilles neuves… et des talons. Depuis quand Claire portait-elle des talons à la maison ?

— Lucas, mon chéri, dit-elle en le serrant contre elle. Va te laver les mains, le dîner est presque prêt. Maman, tu restes manger ?

— Pourquoi cet enfant traîne-t-il dehors ? Il ne veut même plus rentrer chez lui, c’est ça ? Bravo, vraiment bravo. Troquer son propre sang contre… Et ses gants ? Son caleçon chaud ? Il fait un froid de chien ! Mais évidemment, tu ne vois rien, tu ne penses à rien…

— Maman. Arrête. Tu manges avec nous, oui ou non ?

— Non ! J’en ai assez vu. Lucas, prépare tes affaires. Tu viens chez moi.