Je m’appelle Claire. Je suis cette femme qui, un jour, a trahi son mari pour un homme charmant venu du monde arabe, a cru au mirage brillant de Dubaï et a choisi de rester près de quelqu’un qu’elle n’avait aperçu que quelques fois. Vu de l’extérieur, cela ressemble à de la folie pure. Mais à ce moment-là, j’avais l’impression de choisir, pour la première fois de ma vie, non pas le devoir, non pas l’habitude, non pas la peur, mais l’amour.
Parfois, l’existence ressemble à une immense marmite de soupe épaisse : ça bout, ça fume, ça déborde presque, et pourtant le goût reste le même, jour après jour. J’avais quarante-huit ans. Je travaillais comme cuisinière dans la cantine d’un collège, et l’odeur du chou cuit, des pâtes trop molles, du gratin, de la sauce réchauffée et du vacarme des enfants m’était entrée dans la peau au point de me suivre jusque dans mes rêves.
Mes matins commençaient toujours de la même façon. Réveil à cinq heures trente, foulard noué sur les cheveux, vérification des plaques, eau pour la semoule, énormes casseroles, couteaux, oignons, carottes. Mes mains sentaient la cuisine depuis si longtemps que je ne savais plus si elles avaient un autre parfum. Et, au fond de moi, quelque chose de silencieux, d’inaccompli, de sans nom s’était installé. Mon mari, Philippe, était chauffeur routier.
Il rentrait rarement à la maison : deux jours, parfois une semaine quand il avait de la chance. Il portait sur lui l’odeur du gasoil, de la route et d’une fatigue lourde comme une veste trempée. Nous avions presque cessé de nous parler. Tout était devenu sec, automatique, réglé comme un vieux mode d’emploi : il arrivait, mangeait, se couchait, dormait. Parfois, je me surprenais à penser une chose terrible : je n’attendais plus son retour, j’attendais le moment où il repartirait, pour ne plus voir ce vide dans ses yeux.
On dit que l’habitude devient une seconde nature. Mais que faire lorsque votre habitude, c’est la solitude ?
Les enfants étaient grands depuis longtemps. Notre fils vivait à Paris, notre fille s’était installée du côté de Nantes. Ils appelaient rarement : chacun avait sa vie, ses factures, ses projets, ses soucis. Moi, je me sentais de plus en plus de trop. Pour eux. Pour mon mari. Même pour moi-même.
Il n’y avait que le collège qui me tenait debout. Là-bas, il y avait du bruit, des pas dans les couloirs, des adolescents qui m’appelaient « madame Claire » et souriaient quand je leur servais une portion de plus. Parfois, en frottant une plaque énorme couverte de graisse et de miettes brûlées, j’imaginais que je rinçais aussi les années perdues de ma propre vie. Mais l’eau disparaissait dans l’évier, et mon existence restait exactement la même.
Après mon service, je rentrais à pied par une petite rue bordée de haies nues et de pavillons fatigués. À la maison m’attendaient le vieux papier peint jauni, la télé qui parlait de prix qui montent et de guerres lointaines, la bouilloire et le silence. Je préparais du thé, je m’asseyais près de la fenêtre et je regardais la pluie grise tomber sur les toits. Un soir, quelque chose s’est levé en moi, doucement, obstinément : partir. N’importe où. Au bout du monde, s’il le fallait. Là où personne ne saurait qui j’étais.
Je prenais parfois mon téléphone et je faisais défiler des photos magnifiques. La mer, les palmiers, les plages, les gratte-ciel, les villes illuminées comme des bijoux. Dubaï m’attirait plus que tout : brillante, invraisemblable, presque irréelle. Je n’avais jamais vraiment voyagé à l’étranger. Même la mer, je l’avais à peine connue. Mais ces lumières sur l’écran semblaient m’appeler : viens, ici tu peux recommencer.
J’ai sorti une vieille boîte en métal où je gardais depuis des années mes petites économies. Cinquante euros par-ci, vingt euros par-là, parfois un billet de cent après une prime. À ma grande surprise, il y avait presque assez.
Je suis restée assise devant cet argent sans bouger. Il pouvait servir pour les dents, pour une réparation, pour un mauvais jour. Mais pour la première fois depuis longtemps, je tremblais non pas de peur, mais d’espoir. Je suis restée longtemps silencieuse. Puis je suis allée dans la cuisine, je me suis servi du thé et j’ai murmuré :
— Claire, c’est maintenant ou jamais.
Quand Philippe a appelé depuis une aire d’autoroute, j’ai parlé comme d’habitude : le collège, le froid, la voiture du voisin qui bloquait encore l’entrée de la résidence. Je n’ai pas dit un mot du fait que le lendemain j’irais dans une agence de voyages. Il n’aurait pas compris. Lui aussi vivait depuis des années comme enfermé dans sa cabine : trajet, livraison, station-service, maison. Et moi, soudain, j’avais décidé de sortir de cette route-là.
Dans l’agence, ça sentait le café et le papier neuf. Une jeune femme au rouge à lèvres vif m’a souri :
— Vous cherchez plutôt du repos ou quelque chose avec un peu d’aventure ?
J’ai été prise de court.
— Peut-être… quelque chose avec de l’aventure, ai-je répondu, surprise par ma propre voix.
