Mes amis ont tout fait pour m’arrêter, mais à cinquante ans j’ai épousé une beauté de vingt-cinq ans — et dès notre nuit de noces, elle m’a fait regretter amèrement d’avoir cru à ce miracle

Je me tenais au milieu d’un chalet à plusieurs centaines d’euros la nuit, la chemise ouverte, une coupe à la main, et je regardais cette femme qui, pendant huit mois, m’avait cherché tous les jours — tous les jours ! — m’expliquer tranquillement, quelques heures après le mariage, que tout cela lui était “désagréable”.

— Attends, ai-je dit. Donc, pendant huit mois, tu as joué la comédie ?

— Je n’ai pas joué la comédie. J’ai fait des efforts. Pour toi.

— Camille, cela s’appelle mentir. Tu as attendu que nous soyons mariés pour me sortir ça pendant notre nuit de noces. Pourquoi ?

— Parce que maintenant nous sommes une famille, Bernard ! Et dans une famille, on doit se dire la vérité ! Ou alors tu m’as épousée uniquement pour avoir accès à un corps jeune ? Parce que ça, franchement, c’est dégoûtant et humiliant. Donc je suis juste un jouet pour toi ? Beurk, Bernard. Je ne m’attendais pas à ça de ta part.

Voilà le tour de passe-passe. Vous voyez ? Une seconde plus tôt, elle venait de reconnaître qu’elle m’avait trompé sur ce point pendant huit mois ; trente secondes plus tard, c’était moi le coupable. Moi le sale type, moi l’homme obsédé, moi celui qui blessait sa pauvre jeune épouse.

Ce que j’aurais dû faire ? Appeler un avocat dès le matin. Chercher à annuler le mariage. Ou au moins demander le divorce immédiatement, avant que nos affaires s’entremêlent davantage et qu’il y ait quoi que ce soit à partager.

Mais qu’ai-je fait ? Je suis resté. Parce que, je vais être honnête, j’avais honte. Honte devant les invités, devant mon fils, devant Jean-Mi qui m’avait prévenu que j’étais un grand cerf stupide avec des bois magnifiques. Divorcer vingt-quatre heures après le mariage, c’était reconnaître qu’on venait de me rouler comme le dernier des naïfs. Et Bernard Moreau n’était pas un naïf. Bernard Moreau était un entrepreneur solide, propriétaire de douze camions, un homme avec une jeune femme au bras. Pas un pigeon !

Si, Bernard. Un vrai.

Au final, nous avons vécu ensemble six ans. Six longues années.

Camille s’est installée dans mon appartement comme un coucou dans le nid d’un autre. Peu à peu, en douceur, couche après couche. D’abord les travaux : “Bernard, on ne peut pas vivre avec ces papiers peints des années 2000, c’est une autre époque.” Puis la voiture : “Mon cœur, je ne vais quand même pas prendre le tram tout le temps, une petite Honda, ce serait pratique.” Ensuite les formations : “Je veux apprendre le maquillage professionnel, c’est un investissement pour l’avenir.” Puis les voyages : “Emmène-moi en Italie, j’ai besoin de changer d’air, je suis épuisée.”

Épuisée. Par quoi ? Dès le lendemain du mariage, elle avait arrêté de travailler. Elle se levait vers midi, déjeunait lentement, partait au club de sport L’Agora, cours Lafayette, puis enchaînait centre commercial, café, manucure. Elle rentrait pour le dîner avec des sacs. Elle cuisinait une fois sur deux. Elle rangeait quand l’humeur lui en prenait. Dans la chambre, presque rien. Une fois par mois, comme annoncé, et encore avec l’expression d’une personne à qui l’on arrache une dent sans anesthésie.

Chaque vendredi, je lui offrais des fleurs. Des roses blanches, ses préférées. Je le sais avec certitude, parce que j’ai retrouvé plus tard, dans mon application bancaire, dix-sept paiements à “Fleurs de Bellecour SARL” en six mois.

Et elle s’est remise à boire. Pas immédiatement. D’abord “un petit verre de vin au restaurant, c’est culturel, Bernard, je ne me soûle pas, je goûte”. Puis le petit verre est devenu une bouteille à la maison. La bouteille, deux. Je rentrais du dépôt à onze heures du soir : elle était sur le canapé, en peignoir, une bouteille vide de chardonnay sur la table, son téléphone à la main, le regard vitreux. Que disais-je ? Évidemment :

— Camille, tu m’avais promis.

Et elle répondait :

— Je ne bois pas. C’est du vin. Le vin, ce n’est pas de l’alcool, Bernard, c’est de la culture. En Italie, ils en boivent presque comme de l’eau. Toi aussi tu comprendrais si tu avais un minimum de goût.

Au bout d’un moment, nous avons commencé à dormir dans des chambres séparées. M’allonger près d’elle et me réveiller avec son haleine de vin froid dans le visage, je n’en pouvais plus.

Puis il y a eu cette intervention de nuit.

On m’a appelé à deux heures du matin. Le camion d’un de mes chauffeurs, Antoine Caron, était tombé en panne sur l’A6, près d’Anse, à une vingtaine de kilomètres de Lyon. Remorque frigorifique pleine de viande surgelée, contrat à livrer, pénalités au moindre retard. Je me suis habillé et je suis parti.

Je traversais la ville encore vide, je prenais la rocade en passant vers Vaise, quand au feu j’ai vu une Honda blanche. Je connaissais par cœur la plaque de Camille. Deux heures du matin. La voiture était garée devant un immeuble que je ne connaissais pas, dans une cour où je n’avais jamais mis les pieds.