Camille hochait la tête et tamponnait ses yeux avec un mouchoir. Elle hochait la tête très joliment.
J’ai fait les douze séances. Puis dix de plus. Puis encore quelques-unes. Au total, presque six mille huit cents euros en un peu plus de six mois, pour entendre que ma femme couchait dehors parce que j’étais un mauvais mari et que je ne lui donnais pas assez d’attention.
Quand je me suis enfin assis à une table pour ne plus compter les sentiments mais les chiffres, comme je savais le faire dans mon métier, le tableau est devenu net.
Travaux dans l’appartement : quarante-huit mille euros. Voiture : vingt-trois mille. Entretien de Camille sur six ans, si j’additionnais restaurants, vêtements, formations, vacances, manucures, soins esthétiques et abonnements sportifs : autour de cent trente mille euros. Thérapie : presque sept mille. Nous étions déjà au-dessus de deux cent mille euros. Et cela sans compter ce qui m’attendait au divorce. À ce prix-là, pardonnez-moi, j’aurais pu changer de jeune maîtresse chaque semaine en payant le champagne et les taxis. Jean-Mi avait tellement raison que ça en devenait douloureux.
Et, au divorce, voilà ce qui m’attendait : Camille pouvait prétendre à une part de ce qui avait été acquis pendant le mariage. Six ans, ce n’est pas rien. L’avocat — celui dont Jean-Mi m’avait offert le numéro le jour du mariage — a regardé les papiers, puis m’a regardé, moi, et a dit :
— Monsieur Moreau, je vais être désagréable mais honnête. Le tracteur acheté pendant le mariage entre dans la discussion patrimoniale. Sur ces années, vous avez acquis trois véhicules professionnels. Il y a aussi l’épargne, certains investissements et les travaux. Si elle trouve un bon avocat — et elle en trouvera un — vous perdrez encore plusieurs dizaines de milliers d’euros. Préparez-vous à une période difficile. Je vous recommanderais même de faire un bilan médical, de vérifier le cœur et de prendre quelque chose pour dormir.
J’ai demandé le divorce.
Camille n’a pas pleuré. Elle n’a pas supplié. Elle n’a pas fait de scène. Elle m’a souri avec le même sourire que le jour de notre première rencontre, dans la concession, et elle a dit :
— Tu sais, Bernard, c’est toi qui l’as voulu. Je t’ai donné des chances. Mais tu n’as jamais appris à être un mari normal. Ne te vexe pas, mais tu es déjà un petit vieux, même si tu fais semblant d’être jeune. Désolée d’être directe, mais tu as passé ta vie derrière un volant. Quel mari veux-tu être, franchement ?
— Un petit vieux, ai-je répété.
— Oui. Et moi, je suis jeune. J’ai envie de vivre. Toi, c’est le travail, le travail, le travail. Tout pour les camions, rien pour moi. J’ai encore le temps de faire un beau mariage et d’avoir des enfants. Pas avec toi, évidemment. Avec toi, je n’en ai jamais eu l’intention.
— Est-ce que tu as manqué de quoi que ce soit avec moi ?
— Ah, voilà, ça commence. Maintenant il va sortir ses comptes. Vieux radin mesquin. C’est pour ça qu’on ne peut pas t’aimer, Bernard. Tu n’es pas un homme, tu es comme la taupe dans La Petite Poucette. Un vieux comptable ennuyeux, avec des cheveux gris et des cals aux mains — à force de tenir ton volant. Désolée, mais c’est la vérité.
Je me suis levé sans un mot et je suis sorti. Je ne lui ai plus jamais parlé directement. Seulement par avocats interposés.
Le divorce a duré quatre mois. Elle a pris une avocate, une femme redoutable d’un cabinet appelé Droit au Féminin, spécialisé dans la “protection des intérêts des femmes lors des séparations”. La protection consistait, pour résumer, à arracher le maximum au mari.
Et elles ont arraché. Le juge lui a attribué quarante-deux mille euros de compensation, plus la Honda que je lui avais achetée. L’appartement est resté à moi — acheté avant le mariage, Dieu merci. Mais l’épargne que j’avais constituée pendant vingt ans a sérieusement fondu. J’ai dû retirer de l’argent du fonds de roulement pour ne pas vendre de matériel et ne pas perdre les contrats.
Ce soir-là, Jean-Mi est arrivé sans prévenir. Il avait une bouteille de cognac et deux verres. Nous nous sommes assis dans la cuisine, et il a longtemps gardé le silence. Puis il a dit :
— Bernard, je ne vais pas te faire la morale. Tu es un homme adulte. Tu comprends tout. Mais tu es vivant, tu tiens debout, tu as tes bras et tes jambes. La boîte tourne. Et toi, tu n’es pas encore bon pour la casse, même si cette fille t’a bien secoué. Dis-toi que tu t’en sors.
— Tu parles, Jean-Mi. J’ai presque soixante ans, ai-je répondu. Presque soixante, et j’ai l’impression de repartir de zéro.
— Pas de zéro. Zéro, c’était quand tu avais vingt-cinq ans et que tu conduisais un vieux Berliet qui n’était même pas à toi. Aujourd’hui, tu as douze camions, des clients, un nom. Ce n’est pas zéro. C’est un moins, oui. Mais un moins, ce n’est pas le néant. On va remonter. Je suis là.
Et il a vraiment été là. Il m’a trouvé deux contrats par des connaissances, il m’a aidé à renégocier un crédit quand les échéances m’étranglaient. Il ne m’a pas abandonné, il n’a pas savouré ma chute, il ne m’a jamais dit : “Je t’avais prévenu.”
