Julien et moi attendions ces vacances depuis près de quatre mois.
Nous ne rêvions ni de la mer, ni d’un hôtel, ni de visites touristiques ou de rues bondées. Tout ce que nous voulions, c’était rester chez nous pendant deux semaines. Tous les deux. Sans réveil, sans messages professionnels, sans obligations à respecter. Nous lever quand notre corps le déciderait, prendre notre petit déjeuner à midi s’il nous en prenait l’envie.
J’avais même préparé une liste spéciale.
Pas une liste de choses à faire.
Tout le contraire : une liste de choses que je refusais absolument de faire.
Ne pas me lever à heure fixe.
Ne pas préparer le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner selon un emploi du temps militaire.
Ne pas repasser les chemises de Julien.
Ne pas répondre aux appels de mes collègues.
Ne pas profiter d’un moment libre pour me lancer dans un grand ménage.
C’étaient mes premières vraies vacances depuis presque trois ans, et j’avais bien l’intention de savourer chaque minute de calme.
Puis Madeleine a appelé.
La tante de Julien.
Soixante-deux ans, une voix de directrice d’école et cette conviction inébranlable que les autres étaient surtout là pour lui simplifier l’existence.
J’entendis leur conversation depuis la pièce voisine.
Madeleine parlait rarement à voix normale.
Elle proclamait.
— Julien, mon chéri, j’ai décidé de venir chez vous. Pour quatre jours. Peut-être une semaine, on verra selon les circonstances.
Elle ne demanda pas si cela nous arrangeait.
Elle ne se renseigna pas sur nos projets.
Elle avait décidé, voilà tout.
Julien se tourna vers moi avec l’expression d’un homme qui venait de marcher pieds nus sur une petite pièce de construction.
Je secouai lentement la tête.
Il écarta les mains avec gêne.
Et je compris immédiatement qu’il ne saurait pas lui dire non.
Lorsque Julien avait douze ans, sa mère était morte. Pendant les deux années suivantes, il avait vécu chez Madeleine, jusqu’au remariage de son père.
Ces deux années, sa tante les avait transformées en dette perpétuelle.
Chaque fois que son neveu essayait de lui refuser quelque chose, elle sortait aussitôt la même phrase :
— C’est moi qui t’ai nourri quand personne ne se souciait de toi.
Et Julien cédait.
Toujours.
— Très bien, dis-je. Qu’elle vienne. Mais je préfère être claire : je ne passerai pas mes journées à m’occuper d’elle.
Julien hocha vivement la tête.
Avec le soulagement de quelqu’un qui croyait le problème déjà réglé.
Il se trompait.
Le lendemain, Madeleine arriva exactement à dix heures.
Elle n’avait évidemment pas pris la peine de nous prévenir de l’heure.
J’ouvris la porte en pyjama, une tasse de café à la main et la marque de mon oreiller encore imprimée sur la joue.
Madeleine me regarda lentement de la tête aux pieds.
On aurait dit une commission venue inspecter un appartement après des travaux.
— Claire, tu viens seulement de te lever ? Il est déjà dix heures.
Pas de bonjour.
Pas de merci pour l’accueil.
Dès la première seconde, elle lançait l’inspection.
Elle entra avec deux énormes valises.
Deux.
Alors qu’elle avait prétendu venir quatre jours.
Je dus retenir la question qui me brûlait les lèvres : avait-elle emporté toute sa garde-robe d’hiver ou des provisions pour survivre à une catastrophe nationale ?
Julien sortit de la chambre et l’aida à déposer ses bagages.
Pendant ce temps, sa tante commença à faire le tour de notre appartement.
Elle passa un doigt sur la commode.
Examina les murs.
Regarda les fenêtres.
— Vos rideaux sont complètement délavés. Cela fait longtemps que je vous dis qu’il faudrait mettre des stores romains ici.
C’était pratiquement son premier commentaire sur notre maison.
Je bus une gorgée de café.
Je ne répondis pas.
À l’heure du déjeuner, je compris que Madeleine n’avait pas seulement apporté ses valises.
Elle avait aussi apporté un emploi du temps.
Le mien, de toute évidence, avait été établi en chemin.
— Claire, je déjeune habituellement à treize heures précises. J’aimerais une soupe légère et une salade. Mais ne mets pas de concombre, s’il te plaît, ça me donne des brûlures d’estomac.
Elle annonça cela installée confortablement sur le canapé, un magazine entre les mains.
Ses pieds reposaient sur le pouf.
Elle portait déjà les chaussons moelleux qu’elle avait emportés.
Elle se sentait chez elle.
Moi, debout dans la cuisine, je sentais une chaleur lente monter en moi.
Ce n’était pas encore de la colère.
Plutôt une profonde stupéfaction.
Cette femme venait d’arriver chez nous pendant mes vacances et, en quelques heures, elle dictait déjà le menu.
Comme si elle avait réservé une chambre dans une pension avec service complet.
— Madeleine, nous sommes en vacances, lui rappelai-je calmement. Nous mangeons quand nous en avons envie. Il y a des provisions dans le réfrigérateur et la cuisine est à votre disposition.
Elle leva les yeux de son magazine.
Son regard prit l’expression d’une cliente à qui une serveuse aurait présenté une addition gonflée d’un zéro supplémentaire.